Le but de cette contribution est de décrire la phrase nominale en bamanankan de Ségou. C'est une structure qui remplit la fonction de sujet. Nous tenterons de décrire les éléments qui peuvent constituer une phrase nominale et la possibilisté pour eux de se combiner en phase nominale. Nous verrons dans cet exposé que le rôle de la phrase nominale peut être assuré par des moits de diverses nature, qui peuvent être simples ou complexes.
The aim of this contribution is to describe the nominal phrase (NP) in bamanankan from Ségou. The NP is the part of the speech which fulfils the function of the subject.
We will try to describe the elements which can constitute an NP and the possibility for them to combine themselves into the NP. We will see in this article that the function of NP can be assumed by words of other categories and that it can be the most simple and most complex.
Le but de cet article est de décrire la phrase nominale en bamanankan de Ségou. Dans la description de la syntaxe du bamanankan en général les phrases simples ont été divisées par les linguistes en phrases verbales et en phrases non verbales (cf. Bird 1966; Touré 1975; Creissels 1980, 1981, 1983).
Cette division bipartite est basée sur le fait que Creissels par exemple admet qu'il y a deux types de phrases qui se distinguent seulement par le prédicat. Pour le premier type le prédicat est formé par un mot appartenant à une catégorie particulière qui peut avoir des modifications morphologiques selon le temps et le mode, donc un verbe, et le morphème bè (ou sa contrepartie négative tè). Dans le deuxième type nous n'avons pas un tel prédicat, mais l’un des morphèmes bè, yé, dò, tè.
Exemples:
(1) à bènà súkû lá. | ‘il vient au marché.’ |
(2) à bè súkû lá. | ‘il est au marché.’ |
La phrase (1) serait une phrase verbale, parce que le prédicat est formé par le verbe nà et le morphème bè qui marque les changements morphologiques selon le temps et le mode et qui serait alors "un prédicatif verbal". La phrase (2) serait une phrase non verbale parce que le prédicat est formé par une unité indivisible, bè, mais qui est l'équivalent syntaxique du noyau du prédicat dans la phrase qu’il appelle verbale, donc de bè nà; bè serait par conséquent un
"prédicatif non verbal". Il faut signaler que le sens être pour bè peut voiler le fait qu’en bamanankan bè et táá peuvent à cause de leur comportement syntaxique appartenir à la même classe.
Nous pensons que nous pouvons dire qu'il n’y a en bamanankan qu’une catégorie "verbe" dans laquelle nous trouverons des verbes défectifs qui sont par exemple ce que Creissels appelle "prédicatifs non verbaux" (cf. Diallo 1989).
Nous dirons qu’il n’y a à notre avis en bamanankan qu’un seul type de phrases simples que l'on peut schématiser comme suit: NP + VP
où la NP est la partie qui assume la fonction syntaxique de sujet et la VP celle du prédicat (cf. Diallo 1989).
Comme c’est la phrase nominale (NP) qui nous intéresse ici, nous nous proposons de la décrire dans cette contribution.
La phrase nominale, la NP, a déjà fait l'objet de description chez Touré (1975). Mais sa description a été faite sans tons, ce qui pose problème quant à l’analyse de sa description dans la perspective de la variante de Ségou décrite ici.
Nous avons nous-mêmes fait une description mais pas assez détaillée de la NP (Diallo 1989). Dans ce qui suit, il s'agirait pour nous de décrire les éléments pouvant constituer une NP, et la possibilité pour eux de se combiner entre eux à l'intérieur de cette NP.
Aussi pensons-nous pouvoir faire au cours de cet exposé une étude beaucoup plus détaillée que les précédentes, où nous analyserons aussi des cas, qui jusqu'ici n’avaient pas été décrits.
La forme la plus simple de la NP est le nom ou le substantif seul qui peut être un nom propre ou la forme indéterminée du substantif, c'est à dire sans l’élément de la détermination ou la marque du pluriel. Mais elle peut être aussi formée par des éléments d’autres catégories grammaticales, comme nous pourrons le constater dans les exemples qui suivent.
Les noms propres sont aptes à assumer la fonction de sujet, donc à former la NP. On comptera aussi parmi les noms propres les noms de ville et de pays.
(3) sékù bí nà. | ‘Sékou vient.’ |
(4) màlî ká bòn. | ‘Le Mali est grand.’ |
(5) gíné yé jàmànà yé. | ‘La Guinée est un pays.’ |
Force est de souligner ici que la structure tonale de màlî nous rappelle celle d’un substantif pourvu de l’élément de détermination dont le ton bas, de nature flottant, fait abaisser de son niveau normal un ton haut suivant et disparaît totalement, sans laisser de trace, devant un ton bas suivant. En fait, il y a en bamanankan des noms propres de personnes ou de pays qui présentent cette structure tonale dont le comportement est identique à celui de l'élément de détermination. Nous ne pouvons pas examiner ces cas ici, car cela dépasserait le cadre de cette étude. Mais ils mériteraient une attention particulière dans les futurs projets.
Le substantif simple est celui sans l'élément de détermination ou le morphème du pluriel u:
(6) dúnán nànà. | ‘Un étranger est venu’ |
(7) só tí à bóló. | ‘Il n’a pas de maison.’ |
(8) sòkò má soro. | ‘On n’a pas trouvé de viande.’ |
Ces exemples nous permettent de remarquer que le substantif simple, c'est à dire sans l’élément de détermination ou celui du pluriel, peut bel et bien constituer la NP aussi bien dans des constructions négatives que dans des constructions positives. Mais la forme générique du substantif apparaît le plus souvent dans des constructions négatives.
Dumestre (1987) parlant du nominal tá pense qu’il est inapte à figurer seul. Il écrit (1987:170):
"Il s’agit ici d’une construction régressive dont le connectif, cas unique, est lui-même un élément nominal. Cet élément, susceptible de s’adjoindre les modalités, est cependant un nominal d’un type très particulier, puisque, à la différence de tous les autres nominaux non-dépendants, il est inapte à figurer seul:
61. à tá' tùn yé dàfé' yé. AM "Le sien était un cheval blanc."
/lui celui-de D inact. M14 cheval-blanc D m14
62. ... à táw' dòn. "... ce sont les siens."
/lui ceux-de m4
63. *tá dòn"
Tous les exemples de Dumestre sont corrects. Si on s'en tient seulement à ces exemples ci-dessus indiqués, et si on reste dans son cadre de description, on serait obligé de partager son opinion. Mais en regardant un peu dans la variante décrite ici, nous avons des exemples qui prouvent, à notre avis, le contraire de ce que Dumestre affirme. Voici ces exemples :
(9) tá bí ê fè wà? | ‘Est ce que tu as une propriété?’ |
(10) tá tí à fè. | ‘Il n’a pas de propriété.’ |
On pourrait dire ceci du nominal tá: Les exemples (9) et (10) sont des constructions grammaticalement correctes pour tout locuteur du bamanankan. Le nominal tá est en bamanankan bel et bien apte à figurer seul en fonction de sujet, donc apte à constituer à lui seul une NP. Son aptitude à figurer seul, il faut le dire, est très limitée par rapport aux autres nominaux non dépendants.
Les pronoms peuvent être des pronoms personnels ou démonstratifs.
(11) í bí mùn ná. | ‘Qu’est ce que tu entrain de faire?’ |
(12) à bí bòlî lá. | ‘Il est entrain de courir.’ |
(13) ò tí fo yàn. | ‘Cela ne se dit pas ici’ |
Il n’y a en bamanankan qu’une série de pronoms personnels qui peuvent apparaître aussi sous la forme emphatique. Ces formes emphatiques ne seront pas prises ici en compte, car elles sont de toute évidence des formes composées. Quant aux pronoms démonstratifs, ils sont au nombre de deux qui sont à distinguer des particules démonstratives dont l'emploi exige la détermination du substantif.
Dans certaines constructions, transitives ou intransitives, la NP peut se réaliser zéro. Un exemple de ces types de constructions nous est livré par l’impératif qui, structurellement, doit apparaître comme suit:
(14) 01 02 kúmá! | ‘Parle!’ |
(15) 01 02 jèkè dún! | ‘Mange du poisson!’ |
(14) correspond à la construction intransitive et (15) à la construction transitive. Dans les deux cas et dans la structure sous-jacente 01 représente la NP et 02 le morphème de conjugaison qui est obligatoire dans les autres constructions. Mais comme dans le cas de l'impératif les deux éléments se réalisent zéro la structure de surface se représente comme suit:
(14a) kúmá! | Parle!’ |
(15a) jèkè dún! | ‘Mange du poisson!’ |
On notera que la NP et le morphème de conjugaison apparaissent à la deuxième personne du pluriel:
(14b) á yé kúmá! | ‘Parlez!’ |
(15b) á yé jèkè dún! | ‘Mangez du poisson!’ |
Normalement les numéraux cardinaux entrent dans une construction syntaxique avec un substantif pour former un syntagme attributif qualifié en fonction de NP. Mais quand le substantif dont ils sont attributs est connu, on peut le taire et on aura seulement le numéral cardinal seul en fonction de NP.
(16) sàbà dírá ù mà. | ‘On leur a donné trois.’ |
(17) wooro tàrà à fè. | ’Il en a pris six.’ |
Mais contrairement à ces numéraux cardinaux en fonction d'attribut, les numéraux désignant la monnaie peuvent former à eux seul (de 5 à 50F, les autres étant formés par addition, par conséquent complexes) la NP, car le substantif, dÇrÆmÁ ‘unité de monnaie 5F’, qui peut se les adjoindre est le plus souvent absent.
(18) doromè má soro à kùn. | ‘On n’a pas trouvé 5 francs sur lui.’ |
(19) mùkàn tí mùrû ìn soro. | ‘100 francs ne suffisent pas pour avoir ce couteau là.’ |
(20) kèmè tí ù bóló. | ‘Je n’ai pas 500 francs.’ |
Il s'agit des adverbes non composés de temps bì, sínín, et de lieu yàn, yèn. Ils ne sont pas en fait des nominaux, mais ils le deviennent par transfert, pour la simple raison qu’ils remplissent les fonctions syntaxiques propres aux nominaux.
(21) bì mán dí. | ‘Aujourd’hui n’est pas bon.’ |
(22) sínín ká jàn. | ‘Demain, c’est loin.’ |
En outre bì et sínín peuvent, dans de rares cas, apparaître dans une construction syntaxique où ils peuvent s'adjoindre tout comme les nominaux ordinaires l'élément détermination, ce qui les rapproche des nominaux. Voici un exemple:
(23) à bï' ní à sínîn joro bí án na | ‘On a peur pour son présent et son avenir’ |
On vient de voir plus haut que le substantif ou des mots d’une autre catégorie grammaticale qui se comportent syntaxiquement comme lui et qui, à notre avis, sont dépourvus de toute caractéristique de composés ou de dérivés, forment une NP qu’on peut qualifier de simple. Nous essayerons ici de décrire les expansions ou selon Dumestre (1994) les périphéries de la NP simple. La NP simple peut être élargie par:
L’élément de la détermination est une voyelle de ton haut toujours identique à la voyelle finale du substantif suivie d’un ton bas flottant (Diallo 1989). Mais dans la graphie, il est réduit ici à une voyelle avec un accent circonflexe.
(24) mìsî bí wòtórô sàmà. | ‘La vache tire la charrette.’ |
(25) nono sànnà. | ‘Le lait a été acheté.’ |
(26) sòkô má jènì. | ‘La viande n’a pas été grillée.’ |
Le comportement tonal de l'élément de détermination est, comme il a été indiqué plus haut, qu’il abaisse un ton haut suivant de son niveau normal. En un mot, il provoque chez un ton haut suivant le phénomène du downstep, pendant qu’il ne se manifeste pas du tout devant un ton bas suivant.
Le morphème du pluriel est représenté phonologiquement par la voyelle u de ton bas. Aussi bien les substantifs à la forme indéterminée que déterminée peuvent s'adjoindre le morphème du pluriel. Déjà, on a vu que l’élément de la détermination constitue une expansion pour la NP. Le morphème du pluriel sera représenté ici orthographiquement par l’approximant w.
(27) sàmàw nànà. | ‘Des éléphants sont venus.’ |
(28) sàmâw nànà. | ‘Les éléphants sont venus.’ |
Ainsi, nous ne partagerons pas, en ce qui concerne la variante décrite ici, l'avis de Creissels qui pense que l’adjonction du morphème du pluriel à un substantif suppose la présence de l'élément de détermination chez ce substantif. Il écrit (1978:44):
En effet, on peut admettre avec M. Houis que la suffixation de la marque du pluriel à un nom présuppose que ce nom soit affecté de la modalité "défini".
Selon nos informations sur la variante de Bamako sur laquelle l’assertion a été faite, il semble être aussi possible de suffixer le morphème du pluriel à un nom dépourvu de la marque du défini.
Force est de constater que, lorsque le substantif màà ‘homme’ reçoit le morphème du pluriel, il se passe un phénomène d’assimilation où la séquence aa devient oo. Tel est aussi le cas si le substantif est déjà pourvu de l'élément de détermination. Voici des exemples:
(29) mààw bí yàn, | Il y a des gens ici, |
(30) màâw bí yàn. | ‘Les gens sont ici.’ |
Il est intéressant de remarquer que l'adjonction du morphème du pluriel aux noms propres de personne est toujours accompagnée d'une nasalisation qui s'étend et sur la voyelle finale du nom propre et sur le morphème du pluriel lui-même, sans pour autant que nous puissions dire exactement l'origine de ce phénomène phonologique. Mais, nous pensons qu’il pourrait s’agir là simplement d’une question d’euphonie.
(31) ámádúw táárá fòrô lá. | ‘Les Amadou sont allés au champs.’ |
(32) háwàw yé mùn kè bì. | ‘Qu’est ce que les Hawa ont fait aujourd’hui?’ |
En fait, on met un nom propre au pluriel pour désigner par exemple un groupe de personnes dont on ne veut pas énumérer les membres nom par nom, soit parce qu’ils sont (trop) nombreux, soit parce qu’on ne les connaît pas tous.
Dans (31) la NP ámádúw peut être paraphrasée par exemple comme suit:
(31a) [ámádú ná:!tér´kè:]
ou
(31b) [ámádú ná:!tér´kè:ù]
ou
(31c) [ámádú ná:te:ù]
ou
(31d) [ámádúù sã:kà, àù sálíf', àù sèj´dù, ...]
On notera aussi que, d’après les enquêtes que nous avons menées, ce phénomène de nasalisation ne concerne pas seulement les noms propres, mais aussi les noms de villes et de pays.
Les pronoms personnels et les pronoms démonstratifs peuvent jouer le rôle d’expansion d’une NP simple. Ils précèdent les noms.
(33) à sèn má bànà. | ‘Il n’a pas de pied blessé.’ |
(34) ù sèn má kárí. | ‘Ils n’ont pas de pied cassé.’ |
(35) á mùsò sèrèlà à lá wà.
| ‘Est-ce qu’une de vos femmes s’était trouvée impliquée.’ |
(36) nìn sèn má bànà. | ‘Celui-ci n’a pas de pied blessé.’ |
(37) ò dén má sèrè à lá. | ‘Un enfant de ce dernier ne se trouvait pas impliqué.’ |
Les exemples ci-dessus nous permettent de faire le constat suivant: Quand un substantif de ton bas, d’une ou plusieurs syllabes, est précédé de tout autre pronom que à, on remarque qu’il change de comportement tonal. S'il est monosyllabique, le ton bas de sa voyelle se réalise haut descendant. S’il a plus d’une syllabe, la première voyelle de la première syllabe devient un ton haut et le reste est sans changement. Quand le substantif est de ton haut, force est de constater qu’il ne montre pas de changement tonal.
On remarquera ici que tous les substantifs formant le noyau de la NP sont à la forme indéterminée, qu’ils désignent des parties du corps humain ou expriment des rapports de parenté. Ces constructions correspondent, dans le cas des pronoms personnels, bien à la notion qu'on appelle "possession inaliénable".
Mais dès qu’un autre substantif apparaît comme noyau de la NP, et qui ne relève pas de l’une de ces catégories, la présence du morphème de possession ká devient obligatoire, et il se met entre le pronom et le noyau.
(38) à ká fàlì má túnú. [à ká fàl' má t´nú] | ‘Il n’a pas perdu d’ânes.’ |
(39) nìn ká wárí tí à bóló. | ‘Celui-ci n’a pas d’argent avec lui.’ |
(40) à ká sèn tè. | ‘Ce n’est pas une patte à lui.’ |
Force est de remarquer que le possessif ká peut aussi apparaître dans les constructions ayant comme noyau de NP des parties du corps ou exprimant des rapports de parenté. Si tel est le cas, le rapport de possession reste, mais le contenu, c’est à dire le sens change. Considérons ces exemples:
(41) à ká mùsò má táá. | ‘Une de ses relations féminines n’est pas partie.’ |
Pour (40), il faut comprendre que le pied en question n’est plus son propre pied. Il s’agit là au contraire d’une patte d’un animal abattu qu’il a acquise.
Dans (41), la présence de ká nous dit qu’il ne s’agit plus du sens une femme ou une épouse à lui, mais qu’au contraire un tout autre rapport existe entre la femme et lui. Ce rapport peut être par exemple un rapport de prise de bec avec la femme, ou de plaisanterie, etc. Le fait que le substantif est à la forme indéterminée montre qu’il a affaire à plus d’une femme de ce type. En Français on traduirait ici à ká mùsò par une de ses relations féminines.
Les particules démonstratives, quant à elles, suivent ou entourent le noyau de la NP auquel elles sont attributs. L’exception est formée par ò qui, contrairement aux autres, précède le noyau comme les pronoms démonstratifs. Mais la différence avec les pronoms démonstratifs est que le noyau ne peut apparaître qu’à la forme déterminée, c’est à dire la présence des particules démonstratives présuppose que le noyau est affecté de l’élément de détermination.
On ne passera pas sous silence que toute association de pronom plus nom ne constitue pas une NP pouvant remplir la fonction sujet. Il y a des constructions en bamanankan qui, sans trop nous hasarder à les définir ici, ne contiennent que quelques éléments, (pro)nom suivi de nom, pour former des énoncés complets. Voici des constructions de ce type:
(42) í cè, à cè. | ‘Tu es homme, il est homme.’ |
(43) ù mùsò, án mùsò. | ‘Elles sont femmes, nous sommes femmes.’ |
(44) í fàlì, n yé à fo. | ‘Tu es un âne, je l’ai dit.’ |
(45) í wùlù. | (‘Tu es un) chien.’ |
Ces constructions qui sont des énoncés complets et qui n’ont rien de verbal, servent généralement à exprimer la comparaison comme dans (42) et (43).
(44) et (45) ont aussi un caractère comparatif, mais elles sont négatives. Ces types de constructions sont formées pour adresser des injures à quelqu’un en l’identifiant à un animal. Les noms d'animaux les plus fréquemment employés sont par exemples l’âne, le chien, la vache.
On fera remarquer que ces constructions peuvent, sans aucun changement sémantique, se transformer en constructions verbales ayant le verbe yé.
Voici ces constructions:
(42a) í yé cè yé, à yé cè yé. | ‘Tu es homme, il est homme.’ |
(43a) ù yé mùsò yé, án yé mùsò yé. | ‘Elles sont femmes, nous sommes femmes.’ |
(44a) í yé fàlì yé, n yé à fo. | ‘Tu es un âne, je l’ai dit.’ |
(45a) í yé wùlù yé. | ‘Tu es un chien.’ |
Si on devait parler en bamanankan de constructions nominales, où on note tout absence de verbe, les constructions (42), (43) et (45) seraient certainement les mieux indiquées. Dans la construction (44) on remarquera la présence des deux types de constructions: nominales et verbales. Tout compte fait, ce point mériterait d’être analysé dans les travaux futurs.
Les substantifs et les noms propres peuvent aussi jouer le rôle d’expansion de la NP simple. Ils précèdent le noyau et forment alors avec lui un syntagme déterminatif.
Considérons les exemples suivants:
(46) wùlù sèn má kárí. | ‘Une patte de chien n’a pas été cassée.’ |
(47) ámádú mùsò má nà. | ‘Une femme d'Amadou n’est pas venue.’ |
On constatera que les noyaux ont le même comportement tonal déjà observé après les pronoms. Nous ajouterons que les noms de ville et de pays peuvent jouer aussi le rôle d’expansion de la NP.
Le noyau nominal peut s’adjoindre des cardinaux pour former une NP élargie. Ils suivent le noyau nominal. Voici quelques exemples:
(48) só sàbà dírá à mà. | ‘On lui a donné trois maisons.’ |
(49) kàmì wooro fèèrèlà. | ‘Six pintades ont été vendues.’ |
(50) dá fìlà bí sô ìn ná. | ’La maison là a deux portes.’ |
Nous avons affaire ici à un type de syntagme attributif avec comme expansions les cardinaux. On remarquera que les cardinaux de ton bas changent de comportement tonal. S’ils sont suivis d’un noyau dont la (dernière) syllabe est de ton bas ou haut, leur première syllabe se relève et devient un ton haut. Le noyau lui-même ne change pas de comportement tonal.
Le noyau de la NP peut s’adjoindre des suffixes nominaux comme expansions. Voici quelques exemples de ces constructions. Le tiret indiquera la limite entre le noyau et le suffixe:
(51) wárí-bá tí à fè. | ‘Il n’a pas beaucoup d’argent.’ |
(52) màà-yà tí à lá. | ‘Il n’a pas de bonnes manières.’ |
(53) nyín-ntán tí sé kà kóló nyímí. | ‘Un édenté ne peut pas mâcher d’os.’ |
Il s’agit d’une NP constituée par un noyau nominal avec comme expansions un élément qualifiant. Cet élément qualifiant peut être par exemple un adjectif simple ou composé, un nom simple, dépendant ou dérivé, un verbe simple ou dérivé ou même un syntagme (cf. Dumestre 1987, 1994).
Dans ce qui suit nous nous limiterons à donner quelques exemples de types d’expansions :
(54) nono kùmù tè yèn. | ‘Il n’y a pas de lait caillé.’ |
(55) jàkùmà fìn má soro. | ‘On n’a pas trouvé de chat noir.’ |
(56) dèkè kómán tè. [dèkè kòman dè] | ‘Ce n’est pas de la crème de mauvais goût.’ |
Les adjectifs sont de trois types en ce qui concerne la possibilité ou l’impossibilité d’assumer la fonction attribut ou le rôle d’expansion. Le premier type est formé par les adjectifs qui peuvent assumer la fonction attribut sans ou avec l’adjonction préalable du suffixe -man. Le deuxième est formé par ceux qui exigent le suffixe. Et le troisième concerne ceux-là qui ne peuvent pas du tout assumer la fonction attribut et n’acceptent pas la dérivation en -man.
Comme Dumestre (1994) l’a bien remarqué, il existe parmi les nominaux certains qui ne sont pas aptes à remplir la fonction noyau avec ou sans expansions. Ces nominaux ne peuvent que jouer le rôle d’expansion à valeur d’attribut. De tels nominaux suivent le noyau et forment avec lui un syntagme qui affiche le même comportement tonal que les composés nominaux. Voici quelques exemples:
(57) tò bángá má sì súro¨. | ‘Il n’ y a pas de to sans sauce qui ait passé la nuit.’ |
(58) morí wálán dò. | ‘C’est un jeune marabout.’ |
Nous avons trouvé chez Dumestre en plus des exemples ci-dessus d’autres qui ne nous paraissent pas admissibles dans la perspective de la variante décrite ici. Nous pensons que des unités comme par exemple gánsán (à Ségou gwánsán) ou s£b£ peuvent assumer bien la fonction de NP et sont par conséquent à exclure du groupe de nominaux dépendants. Voici des constructions où ils peuvent apparaître seuls :
(59) gwánsán má à bo sô kono. | ‘C’est pas pour rien qu’il a quitté la maison.’ |
(60) sèbè tè. | ‘Ce n’est pas du sérieux.’ |
L’expansion du syntagme qualifiant peut être un dérivé de nom. Selon le terme de Dumestre, ce type de syntagme est une construction progressive (cf. Dumestre 1994). Ce syntagme qualifiant présente le même comportement tonal que les composés nominaux, si le noyau de ton bas ou de ton haut est suivi par un qualifiant de ton haut (c’est à dire B + H > BB; H + H > HH). Mais si le nom dérivé, c’est à dire le qualifiant, est de ton bas, le comportement est le suivant: si la première composante du dérivé est dissyllabique, la première syllabe devient haute devant le ton bas ou haut du noyau; si elle est monosyllabique, elle portera le ton haut-bas, et cela indépendamment du nombre de syllabes des autres composantes. Voici des exemples de ces types de syntagmes qualifiants:
(61) monì nonomá tè yèn. | ‘Il n’y a pas de bouillie au lait là-bas.’ |
(62) màà jìkìntàn tè yèn. | ‘Il n’y a pas d’homme sans espoir.’ |
(63) wùlù fàto má à cín. | ‘Il n’a pas été mordu par un chien enragé.’ |
Le syntagme qualifiant formé par un nom comme noyau suivi d’un verbe dérivé comme expansion est selon Dumestre aussi une construction progressive. Ces types de syntagmes affichent le même comportement tonal qui vient d’être décrit ci-dessus. On notera qu’à la différence des exemples ci-dessus, les verbes dérivés de ton haut précédés de ton bas semblent avoir un comportement tonal double, dont l’un est celui de la compacité tonale. Exemples:
(64) fìnì kòlèn tí sèkî kono bílèn. | ‘Il n’y a plus de linges lavés dans la corbeille.’ |
(65) sàkà fálén tí soro sísàn. | On ne trouve pas de mouton gras maintenant.’ |
(66) kókó bènnèn jo mán gèlèn. | ‘Un mur tombé n’est pas difficile à reconstruire.’ |
L’expansion d’un syntagme qualifiant peut être aussi un nom composé. Voici des exemples:
(67) tò námúkúmá má tóbí. | ‘On n’a pas préparé du to avec de la poudre des feuilles de baobab.’ |
(68) ná tìkàdèkèmà má soro bì. | ‘On n’a pas trouvé aujourd’hui de sauce avec pâte d’arachide. |
Quant au comportement tonal, ces exemples affichent le même que celui qui vient d’être décrit plus haut.
Comme Dumestre l’a si bien constaté, le syntagme qualifiant dont l’expansion est un adverbe est une construction régressive, car le noyau est précédé de son expansion. Dans le parler décrit ici, le comportement tonal est le même que celui des noms composés. A notre avis, ces constructions doivent être traitées comme des composés. Voici des exemples de ce type:
(69) dákábáná kúmá tè. | ‘Ce n’est pas une parole extraordinaire.’ |
(70) bátárá màà dò. | ‘C’est un vaurien.’ |
La NP peut être aussi un composé nominal. Il y a plusieurs types de composés nominaux de deux à plusieurs composantes. Nous nous limitons à donner ici seulement quelques exemples à titre d’illustration. Le tiret indique la limite des composantes.
(71) màrìfà-mùkù má sùsù. | ‘On n’a pas pilé de poudre de fusil’ |
(72) ntòlà-tì-kùlùshì tí kàrímù bóló | ‘Karim n’a pas de culotte de sport.’ |
(73) jèkè-fééré-lá-músó má sé yàn. | ‘Une vendeuse de poisson n’est pas venue ici.’ |
(74) bóló-kó-lí-kè-séréfé tí mùsòkorobâ bóló. | ‘La vieille n’a pas de couteau d’excision.’ |
Par NP complexe il faut comprendre une NP constituée par deux NPs simples coordonnées par la conjonction de coordination ní.
(75) ámádú ní sékù táárá bàmàko. | ‘Amadou et Sékou sont partis à Bamako.’ |
(76) sàkà ní bà fààrà kúnùn. | ‘Un mouton et une chèvre ont été égorgés hier.’ |
La NP complexe peut être élargie de deux façons: ou bien une des NPs simples est élargie, ou bien l’élargissement s’étend sur les deux NPs simples. La NP simple élargie a été déjà décrite, par conséquent, nous donnons ici seulement quelques exemples.
(77) wòtòrò ní nèkèsò bí à fè. | ‘Il a une charrette et un vélo.’ |
(78) ámádú ní músá ncíínín táárá sékú. | ‘Amadou et le jeune Moussa sont partis à Ségou.’ |
(79) wùlû ní jàkúmâ tí bèn fíyéwú | ‘Le chien et le chat ne s’entendent pas du tout.’ |
La NP peut être encore plus complexe. En d’autres termes, il s’agit du nombre d’expansions autour du centre ou du noyau du syntagme d’une part et du noyau des séquences d’autre part. On notera qu’il y’a des expansions qui précèdent ou suivent le noyau. Dans les quelques exemples qui suivent on soulignera les NPs assumant la fonction de sujet.
(80) wùlù júkúbâ nìn yé dénmísèn do cín. | ‘Ce grand chien méchant a mordu un enfant.’ | |
(81) à ká nìn sàbàrà nyúmân ìn túnúná. | ‘Sa belle chaussure là est perdue.’ | |
(82) à ká nìn sìkìlàn tán ní dúúrú ní à ká tàbálî sàbà nìnnû borá mín.? | D’où viennent ses quinze chaises et ses trois tables | |
(83) nìn dákábánásó nyúmánbá dá gèlèn nìnnû ní ù fèèrèbàà ládámúnên sàbâ bí màà nàkùn bo. | Ces belles chères maisons extraordinaires et leurs trois vendeurs bien éduqués sont une raison de venir. | |
(84) ísá korokè mùsô dokokè téríkè ká báárákèlâ ní à mùsô ní à dênw táárá ù ká dùkû lá. | Le travailleur de l’ami du jeune frère de la femme du grand frère de Issa et sa femme et ses enfants sont partis à leur village.’ | |
Nous avons au cours de cet exposé essayé de décrire la phrase nominale en bamanankan de Ségou tout en décrivant les éléments qui peuvent la constituer, leur comportement tonal et la possibilité pour eux de se combiner entre eux pour former une NP complexe. Cette étude nous a permis de faire une description beaucoup plus détaillée que les précédentes, où nous avons analysé aussi des cas jusqu’ici non décrits. Nous avons pu nous rendre compte au cours de cette contribution que la NP peut être du plus simple comme un substantif sans l’élément de la détermination ou un pronom non emphatique comme dans les constructions syntaxiques (6) et (11), où elle assume la fonction de sujet; elle peut être aussi du plus complexe comme par exemple dans les constructions (83) et (84).
Bird, Charles Stephen 1966: Aspects of bambara syntax, Los Angeles: University of California, Ph. D. dissertation
Creissels, Denis1978: «A propos de la tonologie du bambara: réalisations tonales, système tonal et la modalité nominale défini», In: Afrique et Langage 9, p. 5-70
Creissels, Denis 1980 : «Variations dialectales dans les systèmes de marques prédicatives des parlers mandingues» In: Guarisma / Platiel (édit.): Dialectologies et comparatisme en Afrique Noire, p. 139-158, Paris
Creissels, Denis 1981 : «L’étimologie des prédicatifs d’identification des parlers bambara et jula: yé et do-dò-lò» In: Mandenkan 1, p. 3-10
Creissels, Denis 1983: «Réflexions sur le système prédicatif du bambara», In: Mandenkan 7, Automne, p. 21-36
Diallo, Mohamed Larabi1989: Zur Verbalstruktur und Syntax des Bambara. Dissertation Bayreuth
Dumestre, Gérard 1987: Le bambara du Mali: Essai de description linguistique, Thèse de doctorat d'état, Paris
Dumestre, Gérard 1994: Le bambara du Mali: Essai de description linguistique. Tome 1 et 2, Paris, 1994 (Les documents de Linguistique Africaine) Paris: Association Linguistique Africaine.
Touré, Amadou 1975: La grammaire des phrases bambara à complément prédicatif, Thèse de doctorat