The guet ndarian fishermen of Saint-Louis in Senegal have developed a long time ago marine pathways along the Senegalese and Mauritanian littoral. The migration cycles generate diverse socio-economic consequences and different conflicts. Their analysis reveals three major facts.
The incidence of an old crisis having opposed Senegal and Mauritania on April 1989, over the dynamic of the migrations of the Senegalese fishermen. The increasing impact of the fishing industry on the Mauritanian economy has overturned the guet-ndarian migrations. In addition, the border between the two countries still remains a sensitive question.
De nombreuses communautés sont impliquées au Sénégal dans l’activité de la pêche artisanale maritime. Localisées le long du littoral de Saint-Louis au nord en passant par le Cap Vert à l’ouest, jusqu’à Ziguinchor au sud, wolof, Lébou, Niominka et Diola ont développé des stratégies pour exploiter les ressources halieutiques nationales. Parmi ces populations citées, les Guet-Ndariens se distinguent depuis longtemps par leurs pratiques migratoires notamment.
Les facteurs explicatifs, les plus anciens, de ces migrations sont les contraintes des conditions de navigation devant Saint-Louis. La barre y est infranchissable, de décembre à avril, et les pirogues ne peuvent prendre la mer. Mais depuis les années 70, des facteurs socioéconomiques (accroissement des revenus lié à celui de la productivité de la pêche, croissance urbaine et des besoins alimentaires) renforcent la dynamique migratoire Guet-Ndarienne. Cet appel du large, la possibilité d’effectuer de meilleures prises et les parcours maritimes qui en découlent ont engendré, le long du littoral sénégalais, des conséquences socioéconomiques diverses (accroissement des débarquements, dynamisation de la transformation artisanale, diffusion de nouvelles technologies de pêche…). Mais leurs migrations sont aussi à l’origine de conflits parfois meurtriers, (avec les garde-côtes mauritaniens) à la frontière fluvio-maritime du Sénégal et de la Mauritanie.
Pour expliquer l’origine de ces conflits, ces hommes de mer évoquent la crise qui a opposé les deux pays en avril 1989. Les autorités de Nouakchott auraient cessé de leur accorder des licences libres de pêche après cet événement. A l’analyse, les facteurs explicatifs revêtent une autre dimension : des enjeux économiques nouveaux. En effet, les pratiques migratoires des Guet-ndariens en Mauritanie sont bouleversées, leurs anciens territoires de pêche remis en cause notamment par l’importance croissante du secteur de la pêche dans l’économie de ce pays désertique, mais de plus en plus maritime.
Les guet-ndariens, pêcheurs citadins, semblent être les premières victimes de ce nationalisme halieutique mauritanien. Aussi, revendiquent-ils, au nom de l’histoire coloniale quasi-commune des deux pays, le droit de pêcher librement en Mauritanie.
Les parcours maritimes des Guet-ndariens sont intéressants à étudier pour plusieurs raisons1 :
- ils manifestent une stratégie type d’exploitation des ressources halieutiques dont les mobiles, initialement d’ordre nautique, se diversifient (socioéconomiques) ;
ils sont à l’origine de transformations socioéconomiques, techniques et de divers conflits de nature (nationale, internationale) et d’ampleur (arraisonnements de pirogues, saisies de matériels de pêche, mort d’homme etc.) variées ;
ils portent encore les stigmates du conflit politique sénégalo-mauritanien d’avril 1989 ;
enfin, ils contribuent à la résurgence de la question du tracé de la frontière entre le Sénégal et la Mauritanie.
Notes de lecture et enquêtes de terrain nous ont permis d’organiser notre réflexion sur toutes ces questions. Nous avons choisi de traiter :
dans la première partie, de l’espace guet-ndarien et des facteurs explicatifs des migrations de ses pêcheurs ;
dans la deuxième partie, des conséquences des migrations guet-ndariennes au cours des dernières années ;
enfin, les principaux enseignements que l’on peut tirer de cette recherche.

La question des migrations de pêcheurs guet-ndariens le long du littoral sénégalo-mauritanien (fig.1) a été, très souvent, abordée sous les angles biologique et technique.
Ceux qui abordent le sujet sous l’angle biologique soulèvent, entre autres, la dynamique spatio-temporelle de l’upwelling (remontée d’eaux froides riches en éléments nutritifs), la reproduction des poissons et les mécanismes de leurs migrations qui détermineraient, en partie, celles des pêcheurs le long des côtes du nord-ouest africain. Cette analyse conduit surtout à s’intéresser aux facteurs de la prédominance des migrations latitudinales (nord-sud, sud-nord) le long des côtes sénégalo-mauritaniennes (BARRY-GERARD, 1993 ; PAULY, 1993).
Sur le plan technique, on met l’accent sur les différentes améliorations apportées à la pirogue (motorisation et conservation à bord) et aux engins de pêche (sennes tournantes et coulissantes) pour rendre compte de l’élargissement des horizons des marins pêcheurs (KEBE, 1993 ; DIOP, 2002).
L’approche socioéconomique des migrations est, en revanche, la moins pratiquée. C’est à travers quelques informations sur les conflits et les incidents de pêche que la question est la plus abordée, à travers les rubriques « faits divers » des quotidiens nationaux relatant les pratiques des « bateaux ramasseurs » d’origine asiatique ou européenne2. Or, quand on cherche à connaître les causes profondes des crises actuelles liées aux migrations de pêcheurs guet-ndariens, on se rend bien compte de l’importance particulière des facteurs socioéconomiques.
Depuis l’arrivée des Français en 1638, Saint-Louis fut d’abord un comptoir de commerce, puis une petite bourgade à la fin du XVIIIe siècle pour devenir une ville à la fin du XIXe siècle. L’île de Saint-Louis a été convoitée par plusieurs puissances coloniales, et occupée tour à tour par les Portugais de 1490 à 1628, les Anglais en 1693, de 1758 à 1778, de 1809 à 1816 et les Français de 1629 à 1692, de 1694 à 1757, de 1779 à 1808, de 1817 à 1957. (BRIGAUD et VAST, 1987).
En tant que groupement humain faisant partie de la ville de Saint-Louis, le quartier3 des pêcheurs est difficile à définir. L’origine du nom est discutée. Certains (BOILAT, 1984 ; BRIGAUD et VAST, 1987 ; DIA, 1980) soutiennent que le toponyme Guet Ndar est un dérivé de « guetti »qui veut dire « aller à la pêche à la ligne » en wolof. D’autres, étant donné la proximité de l’océan, prétendent que ce nom vient de « Gueth » qui signifie « mer »en wolof. On peut aussi supposer que, puisqu’il y avait sur le sommet de la dune (flèche littorale), depuis le XVIIe siècle, une batterie chargée de faire le guet, ce serait là l’origine de cette appellation. Mais il est sans doute plus vraisemblable, et c’est l’opinion la plus répandue chez les Guet-ndariens, que le nom de leur village vient du wolof « guet », qui veut dire « enclos, parc à bestiaux ». C’était là, en effet, que les Maures amenaient leurs chameaux et leurs ânes : au milieu du XVIIe siècle, la Langue de Barbarie était à peu près déserte et servait de pâturage aux troupeaux des éleveurs maures, auxquels s’ajoutèrent par la suite ceux qu’entretenaient, pour avoir à disposition de la viande fraîche, les habitants de l’Ile (BONNARDEL, 1985).
Guet-Ndar n’est pas un quartier ordinaire. Il se distingue d’abord par son « insularité », entre mer et fleuve. Il se différencie plus encore par ses mentalités : les habitants de Guet-Ndar s’affirment Guet-Ndariens avant que d’être Saint-Louisiens. Ce qui ne les empêche pas d’affirmer leur citoyenneté Saint-Louisienne dès qu’ils sont loin de chez eux. C’est une communauté mal assimilable au reste de la ville. De fait, avant la deuxième guerre mondiale, avec son habitat entièrement fait de paillotes, l’anarchie de leur disposition, le poisson séché aux fortes odeurs, suspendu aux tapades, Guet-Ndar avait des allures villageoises qui tranchaient avec le quadrillage urbain des quartiers de l’Ile, cœur de Saint-Louis. Mais depuis 1960, les cases traditionnelles ont disparu ; les habitants ont adopté des objets de confort d’un style tout à fait citadin. Du même coup, Guet Ndar a pris une figure presque citadine, sans perdre toutefois sa spécificité ; très individualisé non seulement par rapport à la ville, mais par rapport à Ndar-Toute, quartier juste au nord de Guet-Ndar sur la Langue de Barbarie. A la différence de Guet Ndar, Ndar Toute a figure urbaine, et profondément pénétré par la vie saint-louisienne, respire selon les rythmes saint-louisiens. Rien de tel à Guet Ndar, distinct de la ville, mais sans autonomie administrative (c’est un quartier de Saint-Louis) ; fonctionnellement lié à elle puisqu’il l’approvisionne chaque jour en poisson, le quartier des pêcheurs peut être défini finalement
« comme un faubourg…à forte personnalité collective, très différent de la ville par son économie spécialisée et sa population de travailleurs durs à la tâche... » (Bonnardel, 1985, 15).
Le « faubourg » s’allonge sur un kilomètre, entre océan et petit bras du fleuve. Il était peuplé, en 1982, d’environ 13000 habitants entassés sur 0,17 km2, soit plus de 70000 au km2. Sur la base du recensement général de la population de 1988, Guet Ndar comptait environ 15 000 habitants (17.000 habitants en 2002). Le «faubourg » des pêcheurs bat tous les records de densité au sein de l’agglomération saint-louisienne. Il abrite en moyenne 13 % de la population de celle-ci. Peuplé à 90 % de wolof, Guet Ndar se présente par ailleurs comme le quartier saint-louisien ethniquement le plus homogène.
Saturé, occupé dans ses moindres entités, l’espace disponible pour rues et habitat est très limité puisque dans sa plus grande largeur le cordon littoral qui porte le village ne dépasse pas 250 mètres. Sur l’axe nord-sud se greffent onze rues transversales qui relient la plage à la berge fluviale. Le plan du faubourg est donc théoriquement orthogonal mais, l’habitat a envahi les voies encombrées de pirogues réformées, de bétail à l’attache, de filets et de linge mis à sécher.
La pauvreté de Guet Ndar en infrastructures de base est extrême : système d’évacuation des eaux déficient, mauvais état des routes, insuffisance des installations électriques, insuffisance d’équipements de communication, de matériels et d’équipements dans les postes de santé. La rive fluviale et la plage du faubourg sont tapissées de détritus. Le quartier ne dispose d’aucun édicule public, si bien que la plage est parsemée d’excréments. Le péril fécal, la pollution, d’une façon générale atteignent à Guet-Ndar un degré difficile à décrire. Toutes les rues sont gravement souillées, et d’abord, par le petit bétail qui divague hors des concessions (moutons, chèvres).
Dans les conditions d’entassement de la population et de grave sous-équipement qui le caractérisent, Guet-Ndar est non seulement très insalubre, mais il étouffe. Faute d’espace, il a pendant longtemps absorbé l’accroissement de sa population par densification interne dans chaque concession. Mais depuis 1970 au moins, celle-ci a atteint ses limites ; il n’y a plus de place disponible dans le quartier. Du côté de la mer, la plage n’a cessé de rétrécir : sa largeur qui atteignait 150 à 200 mètres en 1856, n’avait plus qu’une cinquantaine de mètres au début du vingtième siècle et, en 2003 une vingtaine de mètres seulement (BONNARDEL, 1985 ; Enquêtes personnelles 2003). Lors des grandes marées, il arrive que les vagues partent à l’assaut du quartier, s’engouffrent dans les rues, emportent pirogues et maisons4. Bloqué dans son site filiforme de cordon dunaire et ce, dans toutes les directions, le faubourg s’agrandit difficilement en hauteur, en raison des traditions des pêcheurs qui s’opposent formellement à ce genre d’extension, sans compter la faiblesse des moyens financiers et techniques. Le problème de la déconcentration de Guet Ndar n’ayant pas été jusqu’ici résolu, les concessions restent pressées les unes contre les autres et surpeuplées.
Cet environnement, si satisfaisant soit-il pour les occupants, s’avère mal adapté aujourd’hui à l’économie de pêche piroguière motorisée, car le manque de place pour le matériel de production est devenu une contrainte de taille. C’est bien pourquoi la déconcentration de Guet Ndar apparaît de plus en plus indispensable.
Les contraintes des conditions nautiques, de décembre à avril, quand l’alizé maritime souffle et rend la barre presque infranchissable, expliqueraient l’ancienneté du fait migratoire chez les pêcheurs guet-ndariens. D’où leur choix d’aller faire campagne en un lieu côtier relativement proche et plus propice. GRUVEL (1908) note au début du vingtième siècle leur mouvement saisonnier vers Kayar où l’accostage, en toutes saisons, est aisé ; la fosse marine profonde qui entaille les fonds, juste au droit du village, a pour effet de casser la houle aux abords du rivage.
Leur mobilité saisonnière est aussi à mettre en rapport avec le déplacement de la faune marine le long du littoral sénégalo-mauritanien au cours de l’année. Les pêcheurs vont à la recherche des zones de capture les plus poissonneuses, d’un point de la côte à l’autre, selon la saison. Les guet-ndariens ont été très tôt les plus mobiles car, pêcheurs citadins, aucune activité agricole ne les fixe au village d’origine, à la différence des pêcheurs du reste du littoral (Niominka, Joola…).
Jusqu’en 1950, c’est vers Kayar que se dirige l’essentiel de la migration guet ndarienne, de janvier à avril. Cependant, jusqu’à cette période, ces mouvements saisonniers ne sortent qu’à peine de l’économie de subsistance. En effet,
« l’isolement de la plupart des centres côtiers, en l’absence de desserte routière, fait que les pêcheurs n’ont d’autre débouché que local pour leur production fraîche. Les captures sont donc, pour la plus grosse part, transformées en poisson sec, plus aisément conservable, transportable et commercialisable que la marée » (Bonnardel, 1985, 46).
La motorisation des pirogues, expérimentée en 1950 à Saint-Louis (Conflit 2002), l’adjonction du moteur hors-bord aux embarcations traditionnelles, ont accru la productivité de la pêche et ont été à l’origine d’un extraordinaire essor de la production piroguière sénégalaise entre 1950 et 1960 : de 29300 tonnes en 1954 elle passe à 40000 tonnes en 1956, 80000 tonnes en 1960, 87000 tonnes en 1961 (DOPM, 1985). Ceci dans un contexte caractérisé par un accroissement rapide de la population urbaine (6 % en moyenne annuelle) et, avec elle, la demande en poisson frais. Or, cette demande peut être satisfaite dès la fin des années 1950, grâce à l’augmentation importante de l’offre, à la construction de grands axes routiers dans le pays et de routes de pêche qui désenclavent le littoral. L’acheminement du poisson frais dans l’intérieur du Sénégal est rendu possible jusqu’à 200 km des côtes5.
En moins d’une décennie, la pêche piroguière s’est ainsi insérée dans une « active économie commerciale ». Ce développement est puissant et spontané, voire anarchique, sans autres limites que celles des moyens de capture, demeurés traditionnels jusqu’à l’adoption de la senne tournante coulissante, vers la fin de l’année 1970. Les centres côtiers proches des grandes villes du bassin arachidier, bénéficient au premier chef de cet essor : Kayar, Mbour, Joal, exercent sur les pêcheurs, et surtout sur les Guet-Ndariens qui comptent parmi les plus mobiles, un attrait irrésistible, d’autant plus fort que, dans ces centres, la demande l’emporte en permanence sur l’offre, et qu’ils permettent aux migrants de réaliser des revenus individuels.
Se procurer des gains significatifs, pour conquérir une certaine autonomie matérielle, devient ainsi l’idéal de tous les jeunes pêcheurs, et plus spécialement, des guet-ndariens qui n’ont guère la possibilité, dans leur quartier trop écarté des régions actives du centre ouest du Sénégal, de gagner leur vie autant qu’ils le voudraient. C’est dans ce contexte, entre 1960 et 1970 que la migration saisonnière des pêcheurs guet ndariens et de leurs femmes se généralise (CHABOUD et KEBE, 1990).
Plusieurs centres les attirent, Kayar sur la Grande Côte, Mbour et Joal sur la Petite Côte, Bargny et Rufisque dans la région de Dakar, Kafountine dans la région de Ziguichor. Sans les guet-ndariens, le dynamisme des campagnes de pêche dans ces centres ne serait pas ce qu’il est devenu depuis 30 ans. L’importance quantitative de l’afflux des saisonniers en provenance du nord-Sénégal ne peut être évaluée cependant que d’une façon approximative, même si la migration, d’une année à l’autre, se caractérise dans l’ensemble par une relative stabilité.
L’analyse historique, de l’évolution des flux migratoires guet-ndariens, est rendue ardue par l’insuffisance d’éléments permettant de les situer dans le temps et dans l’espace. Cependant, des données récentes portant sur les deux dernières décennies, permettent d’analyser ces migrations littorales, de Saint-louis à Ziguinchor. Ainsi, l’analyse des données (2000-2003) relatives à l’origine géographique des pêcheurs migrants dans plusieurs centres principaux de pêche de ce littoral met en évidence quelques grands courants migratoires des pêcheurs guet-ndariens s’effectuant sur de longues distances. (Tableaux 1, 2,3).
Dans l’ensemble, si l’on se réfère à l’origine des migrants, Kayar apparaît comme « une véritable colonie » de pêche guet-ndarienne. En 2001, par exemple, les pêcheurs guet-ndariens constituaient 79 % de l’effectif des saisonniers (1022), les 21 % restants provenaient de Fass Boye (19%) et de la presqu’île du Cap Vert (Yoff et Rufisque). Le site de Kayar renferme des ressources halieutiques abondantes et variées. En raison de ses nombreux rochers, il abrite des espèces démersales (capitaines, mérou, badege, dorade, pageot…) qui ont tendance à prolonger leur séjour grâce à l’existence d’une fosse océanique profonde. Au large de Kayar s’effectuent aussi des remontées d’eaux profondes (upwelling) permettant le développement du plancton, riche nutriment pour les espèces pélagiques (maquereau, sardinelle, carangue…).
sur la Petite Côte, attirent des migrants tout au long de l’année (1973 migrants en 2001, 2640 en 2002), en raison de leur proximité des grands centres urbains, Thiès et Dakar. Les pirogues des pêcheurs migrants forment toujours la majorité d’un parc de pêche relativement stable. En 2003, 3247 pêcheurs provenaient de l’extérieur, d’horizons très divers : plus du 1/3 des migrants (2176) étaient originaires de Guet-Ndar, 6% de Kayar, 22 % des villages de la Petite Côte (Guéréo, Ndayane) et de la presqu’île du Cap Vert (Rufisque, Yoff).
reçoit des pêcheurs migrants, aussi bien en saison sèche (732 en 2002), qu’en saison humide (542 en 2002), provenant de Guet Ndar (390 en 2002) ou des centres plus ou moins proches de la Petite Côte. Pour ce foyer, deux principaux centres d’accueil s’individualisent : Bargny et Rufisque.
en Casamance maritime, la pêche a finalité commerciale doit entièrement son développement, depuis les années 60, aux pêcheurs « étrangers ». Parmi eux, bon nombre de Guet-Ndariens, qui viennent faire campagne en saison sèche. Ici, Kafountine, à une cinquantaine de kilomètres de Banjul, permet aux pêcheurs sénégalais de vendre leurs captures à des conditions très avantageuses dans la capitale gambienne où la demande l’emporte beaucoup sur l’offre. En effet, depuis trois décennies la ville accueille des contingents de plus en plus nombreux de touristes scandinaves. Les besoins en produits de consommation de qualité s’accroissent, produits de la mer, entre autres. Or la Gambie n’a pas de pêcheurs professionnels et presque pas d’équipement pour la pêche moderne. D’où des opportunités en ce domaine, que les Guet-Ndariens ont vite exploitées, pendant les mois de la saison touristique, de décembre à juin (BONNAERDEL, 1985). C’est dans ce contexte qu’à partir de 1982, et dans les années 1990, et plus encore dans les années 1995, les conflits engendrés par la rébellion indépendantiste, le Mouvement des Forces Démocratiques de la Casamance (MFDC), ont réduit considérablement les flux de pêcheurs Guet-Ndariens (exactions, insécurité, meurtres) qui fréquentent de plus en plus les eaux territoriales de la Guinée Bissau, autre pays frontalier situé au sud-ouest du Sénégal.
Pour être tout à fait complet sur les migrations guet-ndariennes, il faudrait évoquer la place importante qui est celle des pêcheurs de l’embouchure du fleuve du Sénégal en Mauritanie, en raison des enjeux socioéconomiques nouveaux et des conflits qui les caractérisent
Tableau 1 : Nombre de pêcheurs migrants à Kayar selon leur origine géographique (2001-2003) Source : Service des Pêches de Kayar
Origine géographique | |||||
Année | Nombre de pêcheurs | Guet-Ndar | Yoff | Rufisque | Fass Boye |
2001 | 1022 | 810 | 6 | 8 | 198 |
2002 | 1720 | 1392 | 8 | 12 | 308 |
2003 | 2004 | 1584 | 8 | 16 | 396 |
Tableau 2 : Nombre de pêcheurs migrants à Mbour selon leur origine géographique (2001-2003) Source : Service des Pêches de Mbour
Origine géographique | |||||
Année | Nombre de pêcheurs | Guet-Ndar | Yoff | Rufisque | Kayar |
2001 | 1045 | 832 | 15 | 102 | 56 |
2002 | 1205 | 742 | 12 | 105 | 92 |
2003 | 1362 | 976 | 7 | 150 | 63 |
Tableau 3 : Nombre de pêcheurs migrants à Joal selon leur origine géographique (2001-2003), Source : Service des Pêches de Joal
La présence des pêcheurs guet-ndariens en Mauritanie s’inscrit, depuis les années 70, dans le contexte d’accords de pêche, accords dits de réciprocités par lesquels le Sénégal offre des possibilités de pêche en échange de droits réciproques pour ses navires et pirogues dans les eaux de certains pays frontaliers comme la Mauritanie, la Gambie et la Guinée Bissau.
Ainsi, le Sénégal et la Mauritanie se sont accordés, dans les eaux relevant de leurs juridictions respectives, des droits réciproques en faveur de leurs marins pêcheurs. En octobre 1986, par exemple, 1335 pêcheurs guet ndariens se sont rendus en Mauritanie ; entre 1999 et 2000, ce nombre a atteint 4000, et peut être davantage (SRPM / SL)6. Les guet-ndariens assurent l’approvisionnement en poisson frais surtout en hivernage, saison durant laquelle les navires de pêche industrielle étrangers quittent les eaux mauritaniennes. Ils peuvent ainsi, pendant 6 mois, prendre un relais très profitable. Depuis 1980, on observe leur tendance à prolonger ce séjour de travail. Un certain nombre de pêcheurs se sont même installés à demeure dans la capitale mauritanienne, Nouakchott. Cette présence, saisonnière de longue durée, liée prioritairement à la pêche, offre en outre aux guet-ndariens l’occasion d’autres activités lucratives : ils achètent à Nouakchott, en vue de la revente à Guet Ndar ou dans d’autres centres côtiers sénégalais, des pièces détachées pour les moteurs marins et des nappes de filets, dont le prix en Mauritanie est nettement inférieur à celui pratiqué dans les dépôts sénégalais. De plus, les ruptures de stock sont assez fréquentes au Sénégal, surtout s’agissant des pièces pour moteurs japonais.
Migrations nationales et migrations internationales des pêcheurs de Guet-Ndar engendrent des mutations socio-économiques et des conflits le long du littoral sénégalo-mauritanien.

La présence guet-ndarienne sur le littoral sénégalais a pris peu à peu, depuis plus d’un quart de siècle, un « caractère ubiquitaire ». Partout où il y a de l’argent à gagner, on rencontre des Guet-Ndariens et, avec eux, de plus en plus, des membres de leurs familles qui prennent part à toutes les activités annexes de la pêche, non seulement à Kayar, à Joal et à Mbour, mais à Fass Boye, Kafountine etc. Leurs effectifs, depuis les difficultés des années 19707, tendent à s’accroître : les pêcheurs s’efforcent en effet de réserver à leurs proches, autant que possible, les occasions de gains offertes dans les centres où ils viennent faire campagne. Les gains des femmes qui les accompagnent sont variables, selon les secteurs côtiers. Dans les grands centres comme Kayar, Mbour et Joal, elles peuvent gagner presque autant qu’un pêcheur, avec la préparation et la vente du poison sec, activité de base, à quoi elles associent d’autres activités rémunérées : vente sur la plage, pour le compte de l’équipage familial, du poisson débarqué, services rendus aux jeunes pêcheurs guet-ndariens (repas, linge)8. Les enfants et adolescents sont des auxiliaires de la pêche et, comme tels, assurent divers portages et le nettoyage quotidien des embarcations, moyennant une petite rémunération, ce qui dispense les équipages de composition familiale de recruter un aide étranger qui leur coûterait plus cher. Il est difficile, voire impossible de donner une estimation même approximative des travailleurs faisant partie de l’accompagnement des pêcheurs, mais ils sont loin d’être négligeables.
La migration guet-ndarienne a par ailleurs des effets positifs, matériels et mentaux, dans les centres saisonniers d’accueil. On note non seulement un accroissement rapide, depuis 1960, des tonnages débarqués et commercialisés en frais, mais une vigoureuse dynamisation de la transformation artisanale du poisson sec, une importante augmentation de la masse monétaire en circulation sur le littoral, une vive animation de toutes les activités commerciales au moins durant le temps des campagnes. De plus, l’influence guet-ndarienne a été décisive en matière de diffusion des nouvelles technologies, sur l’ensemble du littoral sénégalais : motorisation des pirogues à partir de 1953, caissons à glace et gilets de sauvetage entre 1965 et 1970. S’ils ne sont pas à l’origine de l’adoption de la senne tournante coulissante (expérimentée et utilisée d’abord sur la Petite Côte où abondent les pélagiques), les marins-pêcheurs saint-louisiens n’en ont pas moins contribué à sa diffusion sur la Grande Côte, en premier lieu à Kayar. C’est, enfin, dans le domaine de la gestion des gains que les guet-ndariens font de plus en plus école, avec priorité donnée à l’acquisition de matériels productifs, surtout moteurs et filets.
D’un côté, des conflits à caractère national opposent souvent les guet-ndariens et les kayarois qui pêchent dans les mêmes zones avec des techniques de capture différentes. Depuis 1985, les pêcheurs guet-ndariens et kayarois se sont illustrés dans de graves conflits9. La raison principale de ces heurts reste l’utilisation des filets en nylon par les guet-ndariens à Kayar (fig.2).
Ainsi, les dégâts causés par ces techniques de pêche sur les ressources halieutiques et l’écosystème marin à Kayar ont été identifiés clairement par les observateurs locaux. Selon le Chef du Service des pêches de Kayar, les capacités du filet nylon d’opérer de grosses prises sont liées en partie à sa couleur sensiblement similaire à celle de l’eau de mer, ce qui peut contribuer davantage à appâter les poissons. Mais, outre sa capacité à faciliter des captures rapides, il est surtout décrié par l’administration de pêche à cause de ses effets néfastes sur les ressources halieutiques.
En effet, ces filets sont fabriqués à partir de mono-filaments non biodégradables. Les poissons ne sont récupérés par les pêcheurs que 8 à 10 heures après leur capture ; ainsi, ils sont souvent invendus en raison de leurs mauvaises qualités (en putréfaction). Par ailleurs, ce type de filet dont l’usage a été interdit, en 1998, par la loi n° 98-32 portant code de la pêche maritime (BA, 2004), contribue à la dégradation des herbiers (par arrachage), des fonds marins qui servent de nourriture et de refuge pour les poissons. Cependant, plusieurs divergences subsistent entre les chercheurs du Centre de Recherche Océanographique de Dakar-Thiaroye (CRODT) et les pêcheurs sur l’appréciation des dégâts liés à l’usage du mono-filament en nylon. Les avis émis par la recherche ne sont pas toujours partagés par les Guet-Ndariens, soucieux de se procurer des revenus importants et souvent fiers de faire état de leur longue expérience en mer. Ce sont ces raisons qui justifient le peu d’enthousiasme qu’ils mettent pour appliquer les directives prises à cet effet.
Les dispositions de la loi 98-32 ont été, très souvent, violées par des pêcheurs du « faubourg » de Guet-Ndar en campagne de pêche à Kayar dont les pêcheurs réagissent, soucieux de gérer et préserver les ressources halieutiques locales. Pour résoudre ces conflits, un comité de gestion de la pêche a été créé à Kayar ; son objectif est de promouvoir « une pêche responsable » et de contribuer à une gestion des différends de pêche.
D’un autre côté, des incidents à caractère international opposent, depuis plusieurs années, des pêcheurs guet-ndariens (basés à Saint-Louis tout en ayant la possibilité de pêcher dans les eaux mauritaniennes et de débarquer leurs captures au Sénégal), aux garde-côtes mauritaniens, à quelques kilomètres de la frontière sénégalo-mauritanienne.
Les incidents sont relativement localisés. Ils ont pour cadre l’île de Sal Sal (située à 1 Km de Saint-louis), et le village poste de contrôle de Ndiago (situé en Mauritanie à 18 Km de Saint-Louis ; fig.3). L’exploitation des données de 1996 du Service Régional des Pêches de Saint-louis fournit les résultats suivants:
nombre de pêcheurs guet-ndariens arraisonnés : 45
nombre de pirogues concernées : 39
nombre et types de moteurs saisis : 15cv : 34 ; 25cv :2 ; 40cv :9
autres matériels saisis : filets maillants, bidons d’essence, caisses isothermes, pagaies, cordages…
C’est en novembre 1997 que le plus grave incident s’est produit à Sal-Sal, entre une trentaine de pêcheurs guet-ndariens et des garde-côtes mauritaniens : il s’est soldé par la mort de Sidaty Diéye, et de plusieurs blessés saint-louisiens par balles. (BOYE, 1997 ; DIOUF, 1997).
La mort d’un pêcheur constituait alors, une première dans les relations en matière de pêche entre le Sénégal et la Mauritanie. Les garde-côtes mauritaniens avaient habitué les pêcheurs guet-ndariens à des saisies régulières de leurs matériels de pêche au poste de contrôle de Ndiago.
Selon les autorités mauritaniennes, les pêcheurs guet-ndariens arraisonnés ont violé les dispositions (repos biologique, gel de l’effort de pêche, interdiction de pêche dans les zones de pontes du Cap Blanc et du Banc d’Arguin, fermeture saisonnière des zones de pêche) qui régissent l’exercice de la pêche en Mauritanie (DIAGNE, 1998). Ce point de vue n’est pas partagé par les pêcheurs concernés. Interrogés sur les raisons de ces arraisonnements et des violences qui les caractérisent, des pêcheurs guet-ndariens incriminent la crise de 1989.
Les marins-pêcheurs de Guet-Ndar ont depuis très longtemps migré le long du littoral sénégalo-mauritanien. Cependant, cette dynamique migratoire a été périodiquement bouleversée – tantôt amplifiée, tantôt affaiblie - par des événements tels que la conquête coloniale, les déplacements de populations liés à l’insécurité et aux maladies, les aléas climatiques, etc. A ce titre, les marins pêcheurs de Guet-Ndar pensent que la crise sénégalo-mauritanienne de 1989 a bouleversé leurs modalités de pêche en Mauritanie.
77 % des pêcheurs interrogés (115) à Guet-Ndar, considèrent que leurs conditions de pêche en Mauritanie sont devenues plus difficiles après les événements de 1989.
C’est à la suite du différend du 9 avril 1989 – apparemment anodin et habituel – à la frontière mauritano-sénégalaise (sur l’île de Doundé-Khoré, près de Bakel) entre agriculteurs Soninké du village de Diawara et éleveurs Peuls mauritaniens qu’ont été déclenchés les événements d’avril 1989. L’intervention des forces de l’ordre mauritaniennes, causée par la divagation de troupeaux sur des terrains de culture, se solda par la mort de Sénégalais, qui entraîna des actes de violence au Sénégal et en Mauritanie, respectivement contre les boutiquiers maures et les ressortissants sénégalais, mais aussi négro-mauritaniens.
Le bilan de ces événements – 9 avril-fin mai 1989 – a été diversement apprécié (BELOTTEAU, 1989 ; COQUERY, 1989). Il fait état de plusieurs centaines de morts dans les deux pays (150 à 200 morts à Nouakchott ; 50 à 100 morts à Dakar) et d’un exode des populations de part et d’autre du fleuve. Ainsi, entre 120 000 et 160 000 mauritaniens ont été rapatriés du Sénégal contre 70 000 Sénégalais rapatriés de Mauritanie. A ce dernier chiffre, s’ajoutent les 50 000 Négro-Mauritaniens réfugiés ou expulsés au Sénégal. Les Toucouleurs et les Peuls ont été les plus touchés en raison de leur opposition au régime en place. (SANTOIR, 1990). Le repli forcé au Sénégal de plusieurs groupes socioprofessionnels a rappelé le mouvement pendulaire d’éleveurs, d’agriculteurs, mais aussi de pêcheurs d’une rive à l’autre au cours de leur histoire. BONNARDEL (1992) souligne que les incidents sénégalo-mauritaniens de mars avril 1989 ont désorganisé l’économie des Guet-Ndariens à Nouakchott et beaucoup ont dû regagner Saint-Louis.
Pour les Guet-Ndariens, après l’incident frontalier du 9 avril 1989, les autorités mauritaniennes ne font guère preuve de volonté de conciliation avec le Sénégal en matière de pêche maritime. Par exemple, les Guet-Ndariens basés à Saint-Louis, tout en ayant la possibilité de pêcher dans les eaux mauritaniennes et de débarquer leurs captures au Sénégal, constatent qu’ils ne bénéficient plus de licences libres de pêche depuis 1991; s’ils veulent pêcher en Mauritanie, ils doivent se rendre à Nouakchott, la capitale. Or, font-ils remarquer, les voies de passage des frontières prévues par les autorités de ce pays, après la crise de 1989, sont essentiellement terrestres et ne comportent pas l’accès en pirogue par la mer, alors que leurs zones traditionnelles de pêche se situent au large de Ndiago en Mauritanie. Ces dispositions sont à la fois absurdes, inadaptées au cas présent.
La Mauritanie, pays désertique, a une façade maritime longue de 750 km qui s’ouvre sur l’océan atlantique. Ses eaux sont réputées très poissonneuses grâce à l’activité permanente de l’upwelling du Cap Blanc ; la richesse des eaux est aussi attribuée au rôle que joue la partie littorale du Banc d’Arguin où les poissons, les crustacés, les céphalopodes, les mollusques, trouvent des conditions privilégiées de reproduction et de développement (fig.1).
Le secteur des pêches occupe une place de plus en plus prépondérante dans l’économie de la Mauritanie, notamment en matière d’emplois, d’apport en devises et en recettes budgétaires10. Il est également une source importante et durable de protéine animale à la portée des populations à faible pouvoir d’achat. Depuis l’avènement de la nouvelle politique de pêche (1979) visant l’intégration du secteur dans l’économie nationale, celui-ci a connu un développement rapide. Ainsi, en vue de maximiser les profits, un armement national orienté vers les espèces destinées à l’exportation s’est constitué pour atteindre, en 2002, 344 unités industrielles dont 271 bateaux congélateurs et 73 glaciers. A ce nombre, s’ajoutent 3.890 embarcations qui pratiquent la pêche artisanale (DPPP, Mauritanie, 2003).
Les politiques de pêche successives11 ont insisté sur l’importance des activités à haute valeur ajoutée, en particulier la transformation des produits et le développement d’une pêche artisanale composée de petites et moyennes unités à faible tirant d’eau, par conséquent, adaptées à l’exploitation des ressources côtières.
La stratégie d’aménagement et de développement – la dernière des politiques de pêche en cours d’exécution- arrive à un moment critique de l’exploitation des ressources halieutiques. Ces dernières connaissent, en effet, un appauvrissement croissant de leurs stocks, qui pourrait s’aggraver suite à l’intensification de l’effort de pêche et conduire à une situation dangereuse aussi bien pour le potentiel des ressources de la mer que pour les armements de pêche. C’est pourquoi les pouvoirs publics mauritaniens accordent un grand intérêt au suivi et à l’estimation des capacités de pêche. Aussi, se sont–ils dotés, entre autres, d’un outil efficace de surveillance de pêche en mettant en place une structure utilisant des navires, des embarcations, des antennes mobiles à terre et des radars et des avions ; à la frontière sénégalo-mauritanienne la surveillance est assurée par des garde-côtes.
Les entretiens avec des pêcheurs de Guet-Ndar sont riches d’enseignements. Très souvent, des revendications sont formulées, relatives à leurs anciens territoires de pêche (sans frontière entre le Sénégal et la Mauritanie), à leurs «droits» de pêcher en Mauritanie au nom de l’histoire coloniale quasi-commune des deux Etats; en outre, ils contestent le tracé actuel de la frontière fluvio-maritime des deux pays.
Les migrations de pêche constituent un phénomène ancien dans l’histoire du littoral ouest africain. Elles sont même une des formes de peuplement de ces Etats. Les migrations anciennes se déroulaient de façon libre. C’est la naissance des Etats modernes, à travers des frontières territoriales, qui confère une autre signification à ces migrations (IGUE, 1995).
Le littoral sénégalo-mauritanien illustre bien l’ancienneté de ces déplacements. Ils ont été très libres avant la période coloniale, à cause de la souplesse ou de l’inexistence de frontières maritimes des deux espaces arabo-berbères sahariens (Mauritanie) et sédentaires sahéliens (Sénégal). Quand la France affirme sa présence, à la fin du XIXe siècle, elle intègre ces régions troublées des confins sahélo-sahariens à la « paix coloniale ». Pendant toute cette période, l’actuelle Mauritanie fait partie de l’Afrique Occidentale Française et est rattachée administrativement au Sénégal, avec lequel elle partage la même capitale, Saint-Louis12. La puissance coloniale, pour qui les frontières entre deux possessions aux liens si étroits ne posent pas de réels problèmes, les définit cependant, par deux décrets promulgués en 1905 et en 1933, sur la rive droite du fleuve Sénégal. Mais cette frontière ne change rien aux pratiques anciennes des pêcheurs de Guet-Ndar car ce sont eux, à travers des générations, qui ont inventé tous les sites connus le long du littoral Sénégalo-mauritanien. Toute la toponymie maritime halieutique du littoral sénégalo-mauritanien, porte la marque de leurs empreintes (DIAGNE, 1998).
Les migrations de marins-pêcheurs guet-ndariens telles qu’on peut les observer aujourd’hui le long de ce littoral sont, faut-il le rappeler, le résultat d’une longue histoire. En ce sens, il faut essayer de les comprendre à partir d’une approche de longue durée. Leurs migrations se sont constituées progressivement dans le temps, ce sont des faits de longue durée par excellence, de ceux que le temps n’altère que lentement, sauf accident historique majeur (BRAUDEL, 1988).
A travers leurs migrations, les marins pêcheurs guet-ndariens ont construit des territoires de pêche. Ceux–ci apparaissent comme des espaces discontinus le long du littoral sénégalo-mauritanien. Ces territoires sont des réseaux, spatiaux et sociaux, articulés autour de sites stratégiques tels que le campement de pêche (île de Sal-Sal) ou le village (Ndiago), le débarcadère, l’aire de transformation des captures, le marché, les lieux de pêche (Saint-Louis Nouakchott, Nouadhibou etc.). Contrairement aux paysans pêcheurs de la région de Ziguinchor, sédentaires, exploitant, contrôlant, défendant toutes les ressources de leur terroir aux frontières déterminées (CORMIER-SALEM, 1997), les marins-pêcheurs guet-ndariens sont des migrants, toujours en quête de nouveaux sites de pêche, débarcadères et marchés.
Sur cette dynamique, le Président de la Fédération des groupements d’intérêt économique (GIE) des pêcheurs de Saint-Louis est formel:
«les pêcheurs guet-ndariens ne peuvent évoluer sans accès aux eaux mauritaniennes».
Les revendications des Guet-Ndariens du droit de pêcher dans les eaux sous juridiction mauritanienne relèvent de l’attachement à un territoire et à une culture. Historiquement, l’espace fluvio-maritime sénégalo-mauritanien est marqué en profondeur par ces hommes de la mer. Il a été conjointement le produit d’un processus d’appropriation par ce groupe social et son cadre de fonctionnement. Il fait partie de son patrimoine. Les migrations constituent pour eux, un mode de relation, d’appropriation et d’utilisation des ressources de cet espace fluvio-maritime. Mais l’affirmation d’un peuplement littoral en Mauritanie en même temps que d’un Etat change la donne.
Les bouleversements des rapports entre les communautés de pêcheurs de Guet-Ndar et leur espace créé par la colonisation, le remaniement des cadres d’exercice du pouvoir induit par les nouveaux Etats souverains sont autant de phénomènes et de problématiques qui révèlent, pour beaucoup d’entre elles, une confrontation à la modernité (rôle important de la pêche dans l’économie de la Mauritanie qui devient de plus en plus un Etat littoral ouvert à la mondialisation).
Pour beaucoup de pêcheurs guet-ndariens habitués à exercer librement la pêche en Mauritanie, la confrontation aux dispositions des politiques sectorielles de pêche de la Mauritanie, conduit à une recherche de sens sur les évolutions des relations entre les deux Etats qui les gouvernent. Ils sont nombreux à se trouver désemparés par les exigences des autorités mauritaniennes en matière de pêche artisanale maritime (exclusivité réservée aux nationaux, débarquement des captures en Mauritanie, autorisation de pêche, repos biologique….).
Ils expriment leurs inquiétudes, malgré les nombreuses interventions sans succès des pouvoirs publics sénégalais auprès de ceux de la Mauritanie pour leur accorder des licences de pêche. Ils manifestent aussi leur attachement à la pratique de pêche sans contraintes extérieures. Ils souffrent, depuis quelques années, d’une diminution de l’interdépendance des populations des deux rives du fleuve Sénégal, du passage de plus en plus fréquent de l’oralité à l’écriture dans les accords, de l’introduction dans les débats de nouveaux thèmes de réflexion auxquels ils ne sont pas habitués (repos biologique, eaux territoriales liées à la souveraineté d’un Etat, convention, licence de pêche, redevances, frontières…) de la pesanteur et des contraintes induites par les politiques sectorielles de pêche de l’Etat voisin, mieux, de la concurrence économique des acteurs implantés en Mauritanie. De plus en plus, ils sont habités par des sentiments d’abandon, d’incompréhension, très souvent de révolte contre les autorités des deux pays: pour le cas de la Mauritanie, en raison des conditions jugées difficiles pour pratiquer la pêche; pour le Sénégal, par son «manque de courage» et pour avoir accepté de nouvelles dispositions «contraires à leurs intérêts».
Les problèmes maritimes sont porteurs de conflits. La fragilité des espaces fluvio-maritimes sénégalo-mauritaniens exige une certaine souplesse frontalière, parce que le fleuve Sénégal a longtemps été un espace d’échanges, de contacts, pas de rupture, occupé par des groupes ethniques très souvent identiques.
De nombreux pêcheurs (57% des 115 interrogés) contestent le tracé de la frontière fluvio-maritime entre le Sénégal et la Mauritanie (fig.3).
Sur cette question, deux positions s’affrontent. Les autorités mauritaniennes situent la frontière au milieu du cours du fleuve, conformément au décret du 25 février 1905. Les Sénégalais se réfèrent au décret de 1933, selon lequel la frontière est située sur la limite du lit majeur, soit sur la rive droite, impliquant que le fleuve revienne au Sénégal. Dans ce cas l’île de Sal-Sal (sur laquelle un pêcheur guet-ndarien a été tué en 1997), reviendrait au Sénégal. Dans les faits, c’est le décret de 1905 qui prévaut. C’est pourquoi les autorités mauritaniennes ont renforcé la surveillance de cette zone frontalière en installant des garde-côtes à Sal Sal. Sans entrer dans l’analyse juridique, il importe de retenir qu’il s’agit de textes prêtant à confusion, d’autant que le décret de 1933 ne stipule à aucun moment l’abrogation du décret de 1905, alors que leurs contenus sont différents (LESERVOISIER, 1995).
Les marins pêcheurs de Guet-Ndar jugent trop modérée l’attitude du gouvernement à l’égard de Nouakchott et revendiquent comme frontière «naturelle» la ligne de limite de la crue du fleuve, à quelques dizaines de kilomètres au nord de la rive droite.
Il ressort de ces observations que l’on est en présence de deux types de frontières contradictoires. Ce problème frontalier commun à bon nombre de pays africains conduit à s’interroger avec SAUTTER (1982), BA (1985) et IGUE (1995) sur la nature des Etats issus des différentes logiques du partage colonial, dont l’existence repose sur des frontières souvent contestées (refus de groupes ethniques de faire partie du territoire considéré, mauvaise délimitation frontalière…) se traduisant par des conflits très graves allant jusqu’aux luttes armées. A ce titre, l’île de Sal Sal constitue un potentiel foyer de tension entre le Sénégal et la Mauritanie.

Le Sénégal dispose d’une position géographique (718Km de côtes maritimes, 60.000Km de zone économique exclusive) et des eaux riches en ressources halieutiques qui ont favorisé le développement de la pêche maritime, une activité exercée par de nombreuses communautés au sein desquelles les pêcheurs de Guet-Ndar occupent une place centrale.
Habiles hommes de mer, les pêcheurs guet-ndariens ont pratiqué leurs activités en l’adaptant au contexte des mutations récentes de la société et de l’économie sénégalaise. Pour mieux répondre à l’appel du marché, ils ont développé diverses formes de migrations, du reste très anciennes, le long du littoral sénégalo-mauritanien.
Cette stratégie offensive et extensive est à l’origine de diverses conséquences socioéconomiques et des conflits le long de ce littoral. Les conflits n’ont pas manqué de révéler, entre autres, certaines incidences de la crise de 1989 dans les relations sénégalo-mauritaniennes en matière de pêche artisanale maritime d’une part, et de poser à nouveau le problème du tracé des frontières entre les deux Etats, d’autre part.
Par ailleurs, la question du «droit» de pêche des guet-ndariens, leurs séjours en Mauritanie, la fréquentation de leurs anciens territoires de pêche etc., sont autant de questions à résoudre et de potentiels problèmes maritimes porteurs de conflits.
La place qu’occupe la pêche dans l’économie du Sénégal et de la Mauritanie doit les conduire à l’harmonisation, à long terme, de leurs politiques en matière de préservation, de conservation et d’exploitation de leurs ressources halieutiques et au renforcement de la coopération pour le bien-être de leurs populations respectives. Les décisions à prendre doivent être fondées sur les conditions et les nécessités locales, les populations intéressées étant représentées et consultées, et non sur le pouvoir et les pressions économiques (accords d’accès avec contrepartie financière de type Union Européenne) et politiques.
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