Basée sur l’expérience personnelle et sur des textes recueillis au cours de la rédaction d’un DEA en sociologie de l’éducation1 la présente recherche propose une interprétation sociologique de deux jeux de la société sénoufo au sud du Mali. L’auteur a retenu un jeu masculin et un autre exécuté par les petites filles.
Après une description du déroulement, une transcription des énoncés produits pendant cette activité ludique, il s’est agit d’appliquer les méthodes d’analyse sociologique et d’identifier les objectifs pédagogiques opérationnels présents dans chacun d’eux.
L’on a découvert non seulement une représentation symbolique de la société mais aussi des principes de vie collective propre au groupe ethnique étudié.
The following text is based on personnal experience of the author but also on data collected during the redaction of his DEA dissertation1. The article is an interpretation of two games played by senufo children in the south side of Mali in west Africa. One of the game is used by boys and the other by girl from 12 to 15 years.
After having describe the games and translate the produced speech, it intend to use sociological tools to analyze the playing. In a second time it tried to find out pedagogical operational objectives.
In the results, it appears that the games are a representation of adults way of life with it rules and order.
De plus en plus la jeunesse ne sait pas s’amuser ou alors les jeux qu’elle pratique sont « dépersonnalisants ». Pendant ce temps, nombre de nos traditions disparaissent à la croisée des civilisations. Quel est le rôle du chercheur africain devant cette situation ?
Le jeu porte le nom de kpɔnhɔrɔ en pays sénoufo. Les jeux que nous avons vus réaliser par les adultes sont liés à la religion pour l’essentiel. Par contre, le jeu est l’apanage des enfants des deux sexes. Cette activité a-t-elle des exigences particulières ? Quelle fonction joue-t-elle dans la culture sénoufo ?
Nous avons choisi de répondre à ces questions à travers l’analyse de deux jeux collectifs des petites et petits sénoufo du village de Dioumaténé, cercle de Kadiolo, à l’extrême sud du Mali.
Etymologiquement, le terme Solo veut dire en Sénoufo, éléphant. C’est un jeu exclusivement pratiqué par les garçons. Il occupe une bonne partie de leur nuit entre l’âge de 12 et 15 ans. C’est un jeu profane et collectif.
Solo prend la forme d’une ronde. Les garçons se tenant la main tournent dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. En tournant, chacun doit lancer son pied droit haut et fort. Ceci vise à protéger le joueur qui se trouve immédiatement devant lui. Il le protège du joueur exclu de la ronde qui doit essayer d’attraper l’un d’entre eux.
Le joueur ainsi mis hors de la ronde porte le nom d’éléphanteau, (solopige). Dès qu’il arrive à toucher la tête d’un des membres du cercle, ce dernier devient éléphanteau et l’autre réintègre la ronde. Il doit endurer les violents coups de pied que les autres lui donnent pour réaliser l’exploit de toucher la tête d’un camarade de jeu.
A.Solo we wi she
Un éléphant voici, il va
Solo wa gbo1
Eléphant lapidons-le à mort
B.Fadwɔgɔ ni zo
Rizière herbeuse dans, il chute
Kamɔnɔgɔ ni zo
Champ de sorgho dans, il chute
C.Nabyagi ma fɛngi taha gobige na, kanilegele, kanilegele
Le gamin a son pénis mis sur le mur, chose risible, chose risible
A cibungo s’a kere lwɔ a le kasha ni, kanilegele, kanilegele
Un charognard est allé le prendre et mettre dans un sac (jabot), chose risible, chose risible
D.Nabyagi nuwi ma tahanra taha, ɲahaɲahaɲaha
Du gamin la mère a fait une sauce de dah, horreur, horreur
Dasɔnvɔnri shu ma le, ɲahaɲhaɲaha
A pilé et mis les crapauds secs, horreur, horreur
Kuvinimi kun ma le, ɲahaɲhaɲaha
A coupé et ajouté le pue des défunts, horreur, horreur
Le terme Nasa désigne une activité ludique spéciale des fillettes sénoufo. Jeu profane et collectif il se pratique également entre les âges de 12 à 15 ans.
1.2.1.1 Chez le coiffeur
Le jeu commence par un tirage au sort. Les fillettes sont assises les jambes allongées. L’animatrice du jeu chante en touchant les jambes à tour de rôle selon les syllabes.
Celle dont le pied correspond à la dernière syllabe passe à la deuxième phase du jeu. Elle se lève et va s’accroupir à quelques dix pas. L’animatrice sélectionne tout le monde au rythme du même chant. Arrivée à la dernière, elle se tape la poitrine puis la jambe de cette dernière, jusqu’à ce que la dernière syllabe tombe sur la jambe en question.
La chanson dit :
Nasa yo nasa,
Nasa, j’appelle Nasa
Nasa na she ɲunbwɔwi ma
Nasa va chez la tresseuse
Ma s’a ɲunbwɔwi ta fahanfɛ jegele ta kpɔngɔ ni
Et aller la tresseuse trouver au lieu de jouer balafon de chef
Nagɔli ma yolo cɛn
La petite sait danser
Leru leru sirɛ
Onomatopées imitant le pas de danse
1.2.1.2. Le crapaud
Les fillettes alignées sont appelées une à une à venir rejoindre l’animatrice. Cela se fait sous forme de dialogue :
Witun w iwa yaha na ge ?
Qui est en tête ?
Mi wi
C’est moi.
Mènè mu gnini gnè ge ?
Quel est ton prénom d’ordre de naissance ?1
Gneli
Je suis N.ième fille
Gnanha canha mu si ?
Quel jour es-tu née ?
cifônicanha
Le 1er jour de la semaine
Alors l’animatrice chante une chanson au rythme de laquelle l’enfant doit sautiller pour venir :
1.2.1.3. Le bain
Celle qui est arrivée sans tomber auprès de l’animatrice s’assoit, les deux jambes allongées, les mains entre les cuisses. On dit qu’elle « a mis l’eau à chauffer ». Après les avoir fait venir toutes, l’animatrice doit s’offrir un bain. Elle s’approche de la première et fait semblant de se laver en chantant :
Quand elle a fini cela, elle passe derrière l’intéressée qui s’assoit les jambes croisées comme un Boudha.
1.2.1.4. Le fagot de bois
L’animatrice lui attrape les oreilles et demande quel est le nom de son petit ami. On peut le lui dire à l’oreille. Alors elle chante.
Gneli ɲiige, bahanga
L’oreille de Gneli, dure
Ma ki kan fɔnnɔbele ma, bahanga
Je l’ai donnée aux forgerons, dure
A ki jo kere na be yi
Elle ne veut pas cuire
Ma ki kan sidunbele ma,bahanga
Je l’ai donnée aux sculpteurs, dure
A ki jo kere na be yi,
Elle ne veut pas cuire
Kajepwɔgele kɛ a ki si n’a pe.
Dix fagots de bois, avant qu’elle cuise
Puis elle soulève l’intéressée et lui demande :
Bi ma can kajepwɔlɔ la ?
Dois-je te faire tomber comme un fagot de bois ?
Bi ma pye singwolo ?
Dois-je te faire tomber comme une gourde de dolo ?
Si celle-ci demande de la traiter comme un fagot de bois, elle sera jetée violemment contre le sol. Mais si elle recommande de la traiter comme une gourde de dolo, l’animatrice la redépose délicatement sur les fesses.
Le jeu sera fini lorsque toutes les petites filles auront été ainsi traitées.
A. Le bain
lofulo yo lofulo
eau chaude, bonne eau chaude,
A zi li weliweli ma tirige
Alors, je m’en suis aspergée
Ma tuwi na kan loɲinine na
Ton père m’a donné de l’eau froide
A zi li weli weli ma tirige
Alors, je m’en suis aspergée
Ma nuwi na kan loɲine na
Ta mère m’a donné de l’eau froide
A zi li weliweli ma tirige
Alors, je m’en suis aspergée
B. Chant du crapaud
Cifɔnni canha gneli, ta yeli m’a man
Gnéli du lundi, viens en sautant,
Maha gologo a tu, dasɔn tedele, tedele, tedele
Si tu tombes, crapaud sautillant, sautillant, sautillant
Habitants la zone de climat pré-guinéen, les Sénoufo sont en contact avec les éléphants. De nombreux textes de tradition orale (contes et récits de chasse) en parlent.
A travers l’image prise ici l’on notera qu’ils évoquent l’organisation de la société des éléphants. C’est une société structurée et solidaire. L’accès en est difficile. Il faut accepter la rudesse avant de profiter de la solidarité que le groupe d’éléphants manifeste.
Les Sénoufo n’aiment pas trop les éléphants. En effet, ils doivent empêcher ces grosses bêtes d’accéder aux champs qu’elles détruisent entièrement. Quand elles découvrent un champ d’igname, elles arrachent les tubercules et les avalent entiers.
Le cercle que forment les joueurs représente aussi la société sénoufo. Comme celle des éléphants, son accès est très difficile. Il est lié en effet au passage de nombreux rites initiatiques dont des épreuves physiques du genre de celles imposées ici à celui qui joue l’éléphanteau.
Le fait que le cercle tourne montre le dynamisme indispensable à l’évolution et au développement. Mais cela ne se fait pas sans effort. Démarrant lentement, la ronde doit prendre de plus en plus de vitesse, rendant l’accès encore plus difficile à l’éléphanteau.
Une lecture fine de l’article de Capron et Pairault (1980 : 27) montre comment à travers les jeux, notamment le jeu de wali chez les Bwa, il est possible de retrouver une configuration bio-cosmogonique et religieuse.
«Dans un autre registre lexical, le wali1 évoque tout ensemble la condition humaine, la genèse de l’univers, les relations mouvementées entre Dieu et l’humanité créée « pour son amusement.
Le tableau II justifierait, à lui seul, un commentaire de quelques centaines de pages sur la vision du monde des Bwa et son rapport à la pratique sociale.»
L’analyse des chants montre une critique de celui qui n’est pas assez résistant pour suivre le rythme du solo. Sa mère fait de mauvais repas, sans éléments nutritifs. Lui-même est porté vers le lucre. La deuxième chanson évoque effectivement la recherche effrénée des relations sexuelles. Le charognard ne représente rien d’autre que la femme frivole, qui mange de tout. La symbolique du troisième chant est de la même nature. Ici, il est question de quelqu’un qui ne choisit pas ses partenaires.
En définitive l’enfant qui ne peut pas supporter les coups de pied du solo ne représente pas l’idéal ascétique et spartiate exigé des mâles dans la société sénoufo.
Il est à noter que dans ce jeu apparaissent des activités habituellement exécutées par les femmes en milieu sénoufo, la coiffure, la recherche du bois de chauffe, la préparation de l’eau chaude pour le bain du mari ou la danse au balafon.
Les femmes sénoufo passent une bonne partie de la saison sèche à filer le coton dans le vestibule de la famille. C’est l’occasion de se tresser les cheveux entre elles. Mais dès que la saison des pluies commence, à cause de la surcharge d’activité, elles ne peuvent plus s’adonner à la beauté. Alors la plupart d’entre elles se rasent complètement la tête.
Le crapaud représente celle qui n’a pas pu suivre le rythme de la société. Si une joueuse tombe, elle ne participe pas au reste de l’activité ludique.
Il faut reconnaître que dans la réalité, cette société est impitoyable pour ceux qui ne peuvent s’adapter, hommes et surtout femmes. Mais cette partie du jeu participe à la formation physique des joueuses.
La recherche de bois étant une activité presque quotidienne des femmes en milieu sénoufo, il n’est pas étonnant de la trouver ici. Ainsi la manière de faire tomber un fagot de bois (drue) est opposée à la tendresse avec laquelle on est obligé de déposer une calebasse contenant de la bière de mil.
Celle qui choisit d’être traitée comme un fagot de bois est moralement et physiquement forte puisqu’elle choisit elle-même le traitement qui lui sera infligé. Si elle préfère être déposée comme une gourde de dolo, elle sera exposée à des railleries.
En définitive, l’observateur extérieur découvre une représentation des activités les plus courantes de la femme sénoufo à travers ce jeu de Nasa.
Cette fonction n’est pas très développée dans ces deux jeux. Cependant il est aisé de noter que les joueurs doivent retenir les refrains et participer à leur exécution.
Ils doivent également connaître les règles du jeu dans l'un ou l'autre cas. Le sens caché de toutes les chansons ne leur sont pas connus. C'est lorsqu'ils auront une maîtrise complète de la langue qu'ils comprendront ce que la société leur faisait dire.
Les éléments participants à la formation affective des pratiquants de ce jeu sont la persévérance dans l’effort et la résistance à la souffrance.
Le joueur destiné à faire l’éléphanteau doit supporter les coups de pied des autres afin de pouvoir toucher la tête d’un autre participant. Il doit être psychologiquement fort pour ne pas s’énerver devant les railleries auxquelles il a droit de la part de ses camarades à travers les chants.
Quant à la petite fille, elle mettra son honneur à faire le saut du crapaud sans tomber pour ne pas faire l'objet des railleries de leurs camarades. Elle fera aussi le choix le plus difficile, celui du fagot de bois à la fin du jeu.
Elle ne se plaindra pas du fait que le tirage au sort ne la désigne pas en premier.
La fonction psychomotrice est la plus développée dans chaque épisode du jeu masculin et du jeu féminin. Les exercice physiques retrouvés là visent :
- le développement de la voix : le chant est fait pour que les voix des jeunes se développent;
- le développement des jambes : le fait de tourner et de jeter la jambe en l’air est un effort physique dont la finalité sera le renforcement de la résistance corporelle en ce qui concerne les mâles. De même que le fait de sauter en position accroupie pour les fillettes renforce plusieurs muscles.
- le développement des muscles du dos de celui qui joue l’éléphanteau. Jouer ce rôle amène à se montrer agile ou endurant. Il est possible d’éviter un ou deux coups mais pas tous.
Au-delà de la représentation du mode de vie des sénoufo, les jeux étudiés ont tous les traits des efforts d’enculturation : mimétisme et jeu de rôle. Cette dernière activité est un mode d’apprentissage dynamique où chacun dispose du savoir qui lui est nécessaire pour remplir sa place dans la société. Les sociétés traditionnelles se préoccupent beaucoup de la socialisation parce qu’elles n’appréhendent le développement que collectivement.
Le jeu est une activité qui complète l’éducation en milieu sénoufo. Il participe à la formation intellectuelle, physique et morale des jeunes. Son rôle n’est pas négligeable, loin s’en faut.
Beart C., Jeux et jouets de l’Ouest Africain, 1955, T.II, pp.475-516.
Capron J et Pairault C., Des graines au repos, Musée de l’Homme, 1980, pp.19-45.
Calllois R., Les jeux et les hommes, (le masque et le vertige), Paris, Folio : essais, 1995
Huizinga J., Homo ludens, trad. franç., Paris, 1951, pp.34-35.