Recherches Africaines
Annales de la Faculté des lettres, langues, arts et sciences humaines de Bamako
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Numéro 01 - 2002

Article

Esthetique et liberte dans l’œuvre de Victor Hugo


Dr. Alhousseyni Konaré, Professeur de lettres, Université de Bamako, FLASH

Date de publication : 30 décembre 2002


Table des matières

Texte intégral

L’œuvre entière de Victor Hugo est dominée par un mot, liberté et par des orientations que peut expliquer le  contexte historique, social et littéraire dans lequel elle se développe; elle se veut une image de la vie; elle se donne un rôle didactique. Victor Hugo a conscience de vivre dans un monde qui subit de constantes et profondes modifications.

Paradoxalement, rien n’enracine l’écrivain le plus populaire de France dans aucun terroir de ce pays. Son père est lorrain, sa mère est bretonne, mais il ne vivra jamais lui-même dans ces régions. Il naît le 26 février 1802 à Besançon et sa famille quittera cette ville six semaines plus tard. Car Léopold est officier et sa carrière l’oblige à voyager en Corse, à Naples, en Espagne.

En disant de lui-même «je suis fils de ce siècle», Victor Hugo ne pouvait mieux se définir, car non seulement il en occupe par sa longévité presque toute l’étendue, mais il en exprime toutes les tendances, toutes les curiosités. Il contribue grandement à construire ce siècle par la diversité de son œuvre et sa popularité. En approchant l’énorme personnalité de Hugo, ce n’est plus tel ou tel aspect de la poésie romantique que nous découvrons, mais le romantisme tout entier dans sa fougue, ses audaces, sa plénitude. Hugo a tout vu, tout senti, tout vécu dans ce siècle. Cette plénitude de l’existence n’a d’égales que la masse et la variété de sa création littéraire: romanesque, théâtrale, poétique.

Ce dernier domaine plus encore que les deux autres est d’un prodigieux foisonnement. Victor Hugo a proprement exploré tous les registres de la poésie romantique. Lamartine et Musset avaient excellé dans l’élégie, Vigny dans le poème symbolique, Hugo fut grand partout. L’enfant sublime est devenu ainsi que l’a dit Lamartine, «le plus grand génie poétique de notre temps».

Au cours des études qu’il suit sous la direction d’un précepteur, puis dans la pension Cordier, le jeune garçon choisit très vite ce qui l’intéresse plus que tout: la poésie.

Son père le destine à Polytechnique, mais Victor a d’autres occupations: traduire Virgile en français, écrire des tragédies, envoyer des poèmes aux concours des diverses académies. En 1820 Victor Hugo qui n’a que 18 ans, entouré de ses frères aînés Abel et Eugène et bien soutenu par son ami Emile Deschamps, fonde le premier cénacle qui portera le nom de son organe de presse, le Conservateur littéraire. Le titre du journal révèle à lui seul la tonalité politique du groupe, bien que Hugo se défende à  cette époque d’être engagé politiquement pour l’une ou l’autre tendance.

Comment expliquer que ce jeune homme, rangé, fidèle à son roi, devienne alors chef de file d’une jeunesse remuante, revendicatrice et bientôt révolutionnaire?

Victor Hugo s’est acquis cette réputation par ses appels à la liberté de l’art.

Il a rassemblé autour de lui les jeunes écrivains, défini un nouvel art dans la préface de Cromwell, pris des libertés avec les conventions artistiques. Il a fondé une équipe nommée La Muse française où s’affirmaient clairement leurs thèmes littéraires contre l’étroitesse et les rigueurs du classicisme.

«Il n’y a plus de gloire possible, écrit Emile Deschamps, que dans les genres où n’ont point brillé nos poètes classiques. On doit s’écarter de leur chemin, autant  par respect que par prudence, et certes, ce n’est point en cherchant à les imiter qu’on parviendra jamais à les égaler (Picon, 1967)».

Cette conviction d’Emile Deschamps s’enracine dans les années 1820 dans deux constatations possibles: celle des insuffisances désormais intolérables du classicisme et celle de l’existence en Europe d’une autre littérature faite d’enthousiasme, de lyrisme spontané et aussi de liberté formelle.

Nous savons que Malherbe au 17è siècle a imposé une réforme de la langue et établi les fondements du classicisme à venir. Sa doctrine se définit pour l’essentiel en 3 principes:

  1. - Pratiquer une langue pure, débarrassée de mots étrangers, des archaïsmes, de tous les emprunts et néologismes dont la Pléiade a voulu

  2. - Enrichir la langue, soumettre le vers à une technique impeccable. Malherbe bannit toute licence pratique (proscription de l’hiatus, de l’enjambement) et est très exigeant pour la qualité de la rime.

  3. - Faire du poète un ouvrier du vers; le poète n’est investi d’aucune mission, il n’est ni un mage, ni  un prophète mais doit se consacrer à son métier « arrangeur de syllabes.»

Lorsqu’en 1674 la littérature classique aura atteint sa pleine maturité et donné au public ses œuvres les plus puissantes, Boileau  rendra hommage à Malherbe et verra en lui le précurseur exigeant de la poésie moderne:

«Enfin Malherbe vint, et le premier en France,

Fit sentir dans les vers une juste cadence,

D’un mot mis en sa place enseigna le pouvoir,

Et réduisit la muse aux règles du devoir

Par ce sage écrivain la langue réparée

N’offrit plus rien de rude à l’oreille épurée.

Les stances avec grâce apprirent à tomber

Et le vers sur le vers n’osa plus enjamber.

Tout reconnut ses lois; et ce guide fidèle

Aux auteurs de ce temps sert encore de modèle.

Marchez donc sur ses pas; aimez sa pureté

Et de son tour heureux émettez la clarté» (Art Poétique – I)

Que reproche Victor Hugo au classicisme?

Essentiellement sa rigidité formelle, l’importance démesurée des règles et des bienséances, la permanence des interdits, l’étroitesse des genres. En un mot, toutes les contraintes de la technique qui sont dénoncées au nom des libertés de l’art.

Enracinée  dans les profondeurs de la subjectivité, là où il n’existe d’autres règles que les impulsions du cœur, la poésie des jeunes romantiques sera donc une poésie de liberté, c’est-à-dire libérée des servitudes de la tradition.

Victor Hugo fera preuve d’une profonde originalité et d’une véritable audace en mettant en évidence les limites du théâtre classique inspiré des Anciens grecs et latins, seuls maîtres admis et suivis depuis plusieurs siècles. Le 19è siècle est le temps des révolutions; les bouleversements politiques, sociaux et spirituels affermissent la notion de relativisme esthétique.

«Qui dit romantisme dit art moderne» nous révèle Baudelaire dans son Salon de 1846.

La représentation d’Hernani en 1830 déclenche une bataille mémorable. «Tissu d’extravagance» disaient les partisans du théâtre classique. Ce drame a suscité bien des passions. En sortant de la salle les jeunes gens enthousiasmés écriront sur les murs: «Vive Victor Hugo.»

Avant même la première représentation, des passages de l’œuvre étaient colportés, déformés et ridiculisés par les adversaires. A la fin du spectacle, Victor Hugo comptait les vers qui n’avaient pas été sifflés. Impossible: aucun n’y avait échappé. Hernani connut de grands succès. Dans la préface de Cromwell Victor Hugo proclame le droit de l’art à la liberté totale.

«Jetons bas le vieux plâtrage qui nous masque la façade de l’art. Il n’y a ni règle ni modèle ou plutôt il n’y a d’autres règles que les lois générales de la nature.»

Le théâtre romantique refuse les entraves d’une esthétique démodée. Il se déclare comme œuvre de liberté. Ce qui signifie avant tout un renoncement au système classique des unités qui se voulaient fondées sur la «vraisemblance». On se souvient des prescriptions énoncées par Boileau dans son Art Poétique:

«Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli

Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli.»

Dans la préface de Cromwell Victor Hugo s’élève contre de tels impératifs, incompatibles, selon lui, avec la vérité et la diversité de la vie.

Victor Hugo poursuit ses attaques en critiquant les «récits».  Boileau disait:

«Ce qu’on ne doit point voir, qu’un récit nous l’expose» (Art poétique).

Dans le théâtre romantique, non seulement on n’hésite pas à changer de lieu, mais on montre sur scène ce qui, dans la tragédie classique, était contraire à la bienséance: combats, exécutions.

L’unité de temps est rejetée par Victor Hugo pour la même raison:

«l’action encadrée de force dans les vingt-quatre heures est aussi ridicule qu’encadrée dans le vestibule.»

Le 17è siècle accordait une grande importance à la différenciation des genres: le tragique est noble et grand, le comique est familier et simple.

Victor Hugo refuse cette séparation qui ne reproduit pas la réalité. Dans la vie, le tragique ne côtoie – t-il pas le comique? Le théâtre de l’écrivain anglais Shakespeare redécouvert par les Romantiques inspira en grande partie à Victor Hugo sa théorie du drame. Hugo avait notamment trouvé chez Shakespeare l’expression la plus forte de la dualité humaine dans l’alliance du sublime et du grotesque. En montrant que le drame n’est autre que

 «ce contraste de tous les jours, que cette lutte de tous les instants entre deux principes opposés qui sont toujours en présence dans la vie et qui se disputent l’homme depuis le berceau jusqu’à la tombe», (Préface de Cromwell).

Hugo souligne à quel point ce nouveau genre est représentatif de la double nature de l’être humain.

Le refus de la séparation des genres conduit logiquement à récuser la séparation des tons et des styles. Distinguer le registre noble (celui de la tragédie), du registre familier (celui de la comédie) paraît absurde. Victor Hugo réagit :

«Plus de mots sénateurs, plus de mot roturier».

Dans son ambition de représenter la vie totale, Victor Hugo revendique la totalité du vocabulaire. Le vocabulaire hugolien éclate plus que jamais en néologismes, en expressions vulgaires. Impossible de traduire dans une langue conventionnelle la fraîcheur des émotions vécues, la richesse des visions rêvées; il faut donc utiliser tous les mots évocateurs, sans craindre d’appeler les choses par leurs noms.

Dans Ruy Blas les onomatopées («chut! oui-da!», «ouf» voisinent pêle-mêle avec les expressions imagées: «je te graisse la patte», avec les injures («Belitre!», «chiens d’alguazils!»  ou termes à la limite du vulgaire.

Don César appelle irrespectueusement une duègne «Femelle».

Chez Hugo, tout un vocabulaire fatigué se réveille. Les mots les plus usés retrouvent leur jeunesse et leur éclat. La rime est toujours une surprise et nous rassure toujours par sa solidité. L’originalité de Hugo tient à ce qu’il utilise des termes populaires jusque là exclus de la poésie. Don César parle de «dégringolades», de se «saouler» et croit Don Guritan «cocu» Victor Hugo se vante d’avoir mis «un bonnet rouge au vieux dictionnaire». La libération du mot est celle du vers. Victor Hugo désarticule l’alexandrin  pour user de toute sa souplesse, variant les coupes, jouant abondamment avec les rejets et contre rejets. Les rythmes sans cesse remodelés pour coller au plus près à la mouvance de son imagination et de sa pensée: saccadés dans l’invective ou l’exaltation lyrique, amples sous le souffle épique, calmes et apaisés dans les temps de contemplation et de méditation, incantatoires et magiques dans les moments d’hallucination.
Victor Hugo, dans le souci de représenter la vie dans son intégralité nous invite à ne pas confondre art et nature. Il sait que toute représentation théâtrale est à base de convention et l’auteur de la préface de Cromwell écrit:

«On doit donc reconnaître, sous peine de l’absurde que le domaine de l’art et celui de la nature sont pratiquement distincts.»

Définir ainsi le théâtre comme un «point d’optique», assigner pour but à l’art de «ressusciter s’il fait de l’historie» et de «créer s’il fait de la poésie», c’est rétablir dans ses droits la sensibilité de l’artiste et confirmer ce privilège de l’expression qui apparaît comme une des bases de la révolution romantique.

Puisqu’il n’y a «ni règles ni modèle», le principe de création sera donc celui du «choix» de l’écrivain qui ira puiser dans l’immensité de la Nature et de l’Histoire, des détails et les faits qui, pétris par le style et tous les pouvoirs de la poésie, la révéleront le mieux.

Les préfaces de Vigny, de Victor Hugo montrent un élargissement continuel des thèmes et un assouplissement des modes d’expression. A bon droit, Hugo peut se vanter d’avoir fait souffler un vent de liberté dans le jardin des Muses:

«Tous les mots à présent planent dans la clarté

Les écrivains ont mis la langue en liberté» (Les Contemplations)

D’où le rêve, caressé depuis longtemps, d’une poésie du mouvement sans fin, toujours ouverte, recherchant dans le flot même de la parole, à figurer ce mouvement tantôt calme, tantôt furieux, dans lequel sont entraînés l’homme et la nature:

«La nature revient, germe, fleurit, dissout,

Féconde, croît, décroît, rit, passe, efface tout» (La légende des siècles, le régiment du Baron Madruge)

Poésie, prenant vis à vis des règles admises de la versification des libertés de plus en plus grandes, brisant le vers à plaisir, jouant avec les rythmes ou avec les lois du style périodique, mimant autant que faire se peut un réel insaisissable.

Poésie libérée, la poésie romantique s’est donc voulue poésie libre. Mais cette liberté a pour le poète ses exigences. Fondée dans la subjectivité, dans l’individualisme même, la poésie romantique n’a pourtant rien d’égoïste. Bien au contraire. Victor Hugo, Lamartine avaient la conviction que la liberté qu’ils avaient conquise dans leurs œuvres devait servir à une autre libération, à celle de ceux qui ne parlent pas, de ceux qui n’ont pas reçu le don de la parole. Le poète libre parle donc pour ceux qui ignorent même leur mutisme et leur servitude. Comme les philosophes du  18è siècle, les romantiques sont convaincus que l’écrivain doit assumer un rôle actif dans la société et servir celle-ci sur tous les plans. La littérature devient alors arme de combat et se propose comme garant de toute forme de liberté.

Lamartine affirmait avec force le sentiment définitif qu’il entendait donner à sa pratique poétique dans un article de 1834 intitulé «Des destinées de la poésie»:

«La poésie ne sera plus lyrique dans le sens où nous prenons ce mot. Elle sera philosophique, religieuse, politique, sociale. Elle va se faire peuple, et devenir populaire comme la religion, la raison et la philosophie.»

Que le peuple constitue une force en marche qu’on tente d’étouffer, les romantiques en ont la conscience intuitive. La plupart vont envisager la question sociale avec un mélange de générosité lyrique et d’idéalisme qui viendra se briser contre une réalité historique capitale: l’échec de la seconde république suivie du coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte (12 décembre 1851). Jules Michelet dans l’étude historique, Victor Hugo dans le roman (Quatre vingt-treize) font revivre l’histoire de la Révolution française qui fait du peuple le héros collectif d’une épopée moderne, celle de la Patrie.

L’intérêt porté par le Romantisme français au domaine politique et social procède de l’ambition de totalité qu’anime ce mouvement.

A partir de 1830, les romantiques vont s’orienter de plus en plus vers l’activité politique et sociale. Sortant de leur «égoïsme étroit», ils vont devenir les interprètes des souffrances humaines. Cet «élargissement du cœur», Lamartine s’en fait gloire dans l’Epître A Félix Guillemardet.

 «Frère, le temps n’est plus où j’écoutais mon âme

Se plaindre et soupirer comme une faible femme…

Puis mon cœur insensible à ses propres misères

S’est élargi plus tard aux douleurs de mes frères,

Tous leurs maux ont coulé dans le lac de mes pleurs,

Et comme un grand linceul  que la pitié déroule

L’âme d’un seul, ouverte aux plaintes de la foule

A gémi toutes les douleurs.»

Poète épique, Victor Hugo parvint à s’abstraire de son œuvre pour considérer le monde et l’humanité. Mais depuis longtemps déjà, condamnant une poésie trop personnelle, il rêvait de ne pas dire seulement sa vie, son âme, mais l’âme et la vie des autres hommes. Dans les Feuilles d’Automne, il définit le poète comme «une âme de cristal» mise par Dieu «au centre de tout». Comme un «écho sonore» le poème intitulé la Fonction du poète dans les Rayons et les ombres présente le poète sous un jour plus actif; il est un prophète et un guide pour l’humanité, conception reprise dans les Contemplations où les poètes sont présentés comme des mages guidant l’humanité vers la vérité; le poète à cet égard est un «Voyant». Dieu lui a permis d’être «l’interlocuteur des arbres et des vents, et, don plus effrayant, de sonder les mystères de l’au-delà, «le grand caché de la nature».

«Oui grâce aux penseurs, à ces sages

A ces fous qui disent: Je vois!

Les ténèbres sont des visages,

Le silence s’emplit de voix»! (Les Mages).

La mission dont le poète est investi nous apparaît clairement; garder les yeux fixés sur l’Avenir lumineux réservé au Peuple, l’exhorter à l’espoir en lui montrant le chemin du progrès:

«Le poète en des jours impies»

«Vient préparer les jours meilleurs»

Le progrès: voilà le mot clé, mythe autant que concept que le poète brandit pour faire «flamboyer l’avenir».

Il s’agit indissolublement du progrès social, de l’amélioration des mœurs et du développement de l’instruction dans le peuple.

C’est dire que l’œuvre de Victor Hugo n’est jamais une activité marginale, une production littéraire discernable d’une situation sociale, elle doit au contraire se concevoir comme un progrès, un approfondissement tout à la fois humain et littéraire.

Dans une lettre ouverte à Baudelaire en 1859 Victor Hugo écrivait:

 «Je n’ai jamais dit l’Art pour l’art; J’ai tours dit l’art pour le progrès. Au fond c’est la même chose. En avant, c’est le mot du Progrès ; c’est aussi le cri de Art». (Picon, 1967, 35)

Et lorsque nous retraçons les grands mouvements de sa pensée en fonction de traumatismes historiques ou plus personnels, nous retrouvons l’évolution de sa poésie et du rôle qu’il assigne à celle-ci. Cette fonction du poète, il l’a prouvée par son exemple et pas seulement par les vers. Lors de l’insurrection de juillet 1839, Barbès fut arrêté, jugé et condamné à mort. Il était  jeune, populaire et sa condamnation émut.

C’est Victor Hugo qui a obtenu sa grâce en adressant au roi Louis Philippe ce quatrain évocateur:

«Par votre ange envolé ainsi qu’une colombe

Par le royal enfant, doux et frêle roseau

Grâce encore une fois!

Grâce au nom de la tombe!

Grâce au nom du berceau». (Picon, 1967, 30)

Victor Hugo a sauvé la tête d’un homme destiné à mourir par la vertu de son immense talent et par son appel solitaire. Homme d’action qui croyait à la mission sociale du poète, Victor Hugo s’était jeté dans la politique. Son élection à l’Académie française en 1841 avait permis sa nomination à la chambre des pairs; puis maire du 8e arrondissement, député à l’Assemblée législative, il avait participé à bien des luttes, prononcé bien des discours, harangué même le peuple devant les barricades quand il prit le chemin de l’exil.

La révolution de 1830 a révélé à Victor Hugo la grandeur de la foule. Pour comprendre l’importance des thèmes du peuple et du pouvoir dans le drame de Ruy Blas et d’Hernani il faut rappeler le contexte politique de la création du drame - le règne de Louis-Philippe issu de la révolution de juillet 1830, le climat insurrectionnel qui persiste jusqu’en 1835. Les œuvres dramatiques reflètent ces tensions politiques. Victor Hugo en particulier, manifeste son engagement du côté du peuple.

«Il y’a beaucoup de questions sociales dans les questions littéraires, et toute œuvre est une action …  Le théâtre est une tribune» (Lucrèce Borgia 1833, Préface)

 écrit Victor Hugo.

La fougue et la flamme populaires des journées de 1830 ont mis en relief celles de liberté, de justice sociale. Victor Hugo a montré qu’il ne pouvait se soustraire à ce souffle de liberté et de justice sociale.

La pièce Ruy Blas nous introduit dans cette monarchie espagnole où la société

«s’abâtardit et dégénère». Le pouvoir se trouve aux mains «d’une noblesse qui tend à se dissoudre» (Ruy Blas, Préface).

Dans cette cour de haine et de mensonge, dominent confondues la débauche (Don Salluste a séduit puis abandonné une jeune fille), l’intrigue sans merci (Don Salluste a derrière lui vingt ans d’ambitions), la cupidité et la corruption.

Dépourvus de tout sens moral, de toute initiative réformatrice, les ministres se livrent à une rivalité féroce et pillent l’Espagne sans vergogne. Nul souci du service de l’Etat et de sa grandeur. Les intérêts particuliers passent avant l’intérêt général. Le pouvoir de l’argent triomphe; les vraies valeurs sont méprisées.

A ce réquisitoire contre les représentants d’un régime décadent, Victor Hugo oppose l’apologie du peuple.

Dans Hernani, Charles Quint prenait conscience de l’importance du peuple, «base» des nations. Mais les autres personnages, tous aristocratiques, restent parfaitement étrangers à ces considérations. Or le sujet philosophique de Ruy Blas, dit Hugo,

 «c’est le peuple aspirant aux régions élevées.»; «on voit remuer dans l’ombre quelque chose de grand, de sombre et d’inconnue. C’est le peuple; le peuple qui a l’avenir et qui n’a pas le présent. Le peuple, orphelin, pauvre, intelligent et fort… ayant sur le dos les marques de la servitude et dans le cœur les préméditions de génie» (Ruy Blas, Préface).

Pendant toute la seconde République, Victor Hugo développe à la tribune des thèmes qui sont ou seront ceux de ses poèmes ou de ses romans: Discours sur l’instruction obligatoire et tout ce qu’il définissait lui-même comme les «droits de l’homme»; Réquisitoire contre la déportation, contre le travail des enfants, ces enfants qui «semblent dire à Dieu:

«Petits comme nous sommes

Notre père, voyez ce que nous font les hommes:

O servitude infâme imposée à l’enfant». (Melancholia)

Le peuple, dans le présent, demeure comme le spectateur impuissant d’une histoire qui remplace un tyran par un autre. Ce peuple, «Géant enfant» pour reprendre un mot de Michelet, apparaît comme une figure de l’échec que Victor Hugo voudrait guider vers la lumière de la connaissance.

Quand la République est étouffée par le coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte le 2 décembre 1851, le député Hugo assiste aux émeutes et encourage les insurgés. Il est l’un des chefs de la résistance républicaine; il proteste au péril de sa vie, contre le coup d’état. Après l’échec de l’insurrection, il se cache dans Paris. Mais dès le 24 décembre, 25 000F de récompense sont promis à qui l’arrêtera. Il faut se cacher, changer d’identité et fuir. Le 12 décembre 1851 il arrive à Bruxelles sous un nom d’emprunt. Le gouvernement français est satisfait de n’avoir pas à le mettre en geôle: on n’emprisonne  pas Voltaire, on n’emprisonnera pas non plus Victor Hugo.

Bruxelles, pourtant, est trop proche de la frontière et il s’y trouve trop  de proscrits qui se groupent autour de Victor Hugo, celui-ci s’étant engagé à ne pas causer de difficultés au pays où il avait reçu asile.

A Bruxelles, le tribun n’a pas la parole, mais il lui reste sa plume. C’est là qu’il publie un pamphlet intitulé Napoléon le petit. Il s’exilera ensuite à Jersey. C’est là qu’il compose sa grande œuvre satirique les Châtiments qui fera de lui, et malgré l’exil, l’inspirateur des opposants républicains. Des républicains viennent le consulter, on sollicite son soutien. Une pétition en faveur d’autres proscrits lui vaut d’être expulsé de Jersey pour l’île voisine de Guernesey. L’œuvre les Châtiments est vaste et offre des tons et des accents divers mais elle est tout entière guidée par une même indignation et un même espoir vengeur. Nous comprenons le message: la destinée de l’homme le mène des ténèbres à la clarté; l’injustice ne triomphera pas, le mal dont l’existence vient de se manifester le 2 décembre recevra son châtiment. De la nuit à la lumière, du crime à la liberté, tel est l’itinéraire de l’œuvre. Empruntant à la Bible comme à l’Histoire la plus contemporaine, Hugo veut nous montrer une humanité en marche vers sa délivrance malgré le vice, la tyrannie et les hontes du présent. A l’horizon du récit s’élève l’étoile radieuse de la vérité et de la liberté vers laquelle le poète-guide mène les fidèles:

«O Nation! je suis la Poésie ardente.

J’ai brillé sur Moïse et j’ai brillé sur Dante (…)

Débout, vous qui dormez! Car celui qui me suit,

Car celui qui m’envoie en avant la première

C’est l’ange Liberté, c’est le géant Lumière» (Stella) (Légende des  Siècles)

Ayant libéré son âme par ses imprécations, Victor Hugo n’allait pas rester silencieux. Il avait quitté la foule pour la solitude, son logis de la rue de la Tour -d’Auvergne pour les vastes horizons marins, les luttes du forum pour les longues songeries devant l’immensité. L’exil lui faisait une vie et une âme toutes neuves. C’était le moment de se remettre en marche comme il dirait dans les Contemplations. Jersey pour lui, c’est le temps des premiers tête-à-tête avec la mer immense qui nous valent l’Océan, Paysans au bord de la mer, les Pauvres gens. Dans son exaltation de proscrit, de promeneur solitaire sur les grèves, de poète dressé face à l’Océan, la réalité s’amplifiait spontanément. Par la  pente de son imagination et par l’influence de Mme Emile de Girardin qui vint le voir en 1853 il devint spirite. On fit tourner les tables à Jersey. Elles furent l’oracle familier du poète. Il les interrogeait sur les problèmes de la vie et de la mort. Victor Hugo fit d’elles les révélatrices de l’au-delà et les garants de son système, né de la communion du poète avec les choses. Dans La légende des siècles il annonce un nouvel évangile, l’évangile des peuples. Le poème intitulé Les quatre jours d’Elcius le proclament: la liberté, «le droit», «la lumière auguste», les «lois très hautes» qui sont à jamais hors de l’atteinte des tyrans criminels. Cet espoir proclamé d’un monde meilleur, nous le rencontrons déjà dans Ibo:

«Que le mal détruise ou bâtisse

Rampe ou soit roi

Tu sais bien que j’irai, justice

J’irai vers toi.»

Le 16 août 1859, quand paraîtra le décret d’amnistie qui lui permettrait de revenir en France, Victor Hugo refusa avec un mépris hautain, en ces termes:

«Personne n’attendra de moi que j’accorde, en ce qui me concerne, un mot d’attention à la chose appelée amnistie.

Dans la situation où  est la France, protestation absolue, inflexible, éternelle,

voilà pour moi le devoir.

Fidèle à l’engagement que j’ai pris vis-à-vis de ma conscience, je partagerai jusqu’au bout l’exil de la liberté. Quand la liberté rentrera, je rentrerai.»  (Pichois, 413)

L’originalité du plaidoyer de Hugo réside dans sa volonté de susciter l’admiration pour le peuple, d’en montrer la grandeur. Infériorité sociale, certes, mais supériorité morale; Ruy Blas croit sincèrement à l’honnêteté:

«Le salut de l’Espagne est dans nos probités» V 1348

A Ruy Blas la grandeur morale et la noblesse de cœur, la reine ne s’y trompe pas qui lui déclare avoir «foi dans son honneur» (V 1272) et qui l’admire d’être seul «resté débout» V 1200.

Le peuple mérite le pouvoir, car il a ancré en lui, le «génie» au sens étymologique du terme, c’est-à-dire toutes les qualités naturelles qui le font l’égal des rois. C’est pourquoi Victor Hugo charge Ruy Blas d’un rôle de réformateur qui doit «retirer du gouffre le peuple», de justicier (il exécute Don Salluste); de sauveur  enfin: c’est lui qui montre son devoir à la Reine.
Le  peuple aura accompli un immense progrès  quand il cessera d’avoir honte de sa condition.

L’œuvre de Victor Hugo est en grande partie une œuvre de réhabilitation. Le poète dénonce l’exclusion des pauvres  et souligne leur caractère sacré. (Melanholie, le mendiant).

Les personnages conservent au fond d’eux-mêmes le sens de l’honneur et de la générosité. Une différence essentielle les sépare du reste des hommes: la «qualité d’âme» qui, quelles que soient les positions sociales occupées et les intrigues, distingue les «âmes vulgaires» «des âmes droites». Hernani un proscrit, pris de remords, se jette au pied  de Doňa Sol, la  suppliant de le fuir, lui qui n’aurait à offrir qu’une «dot de douleurs», «un écrin de misère et de deuil»:

«Oh! Fuis! Détourne-toi de mon chemin fatal,

Hélas! Sans le vouloir, je te ferais du mal!»

L’unique critère qui détermine leur action consiste dans le sentiment d’accomplir ce qu’ils estiment devoir entreprendre. La conquête de sa dignité, la rédemption par la souffrance, par l’amour, font accéder le «proscrit» à la liberté. L’action de Jean Valjean, loin de se limiter au domaine des principes, s’exercera plus concrètement par des initiatives positives en faveur du peuple.

Satan lui-même,  le déchu, le maudit, parvient à s’élever vers le Bien; il redeviendra Ange de lumière.

Cette dynamique du rachat  s’exprime dans la structure même des œuvres. Les Misérables montrent «le peuple dans sa convulsion vers l’idéal». Dans La légende des siècles, l’humanité suit «un seul et même mouvement d’ascension vers la lumière». C’est la lutte de l’homme contre tout ce qui l’opprime et son ascension vers la lumière grâce au progrès matériel et spirituel.

 Victor Hugo apparaît comme le poète de la liberté. Pour guider le monde qui l’entoure, il use de la liberté que lui confère son statut de créateur: l’anticonformisme dans le choix des thèmes littéraires en témoigne.
Pour écrire ce combat entre le bien et le mal, entre les forces de la liberté et celles de la servitude, le registre qui s’impose tout naturellement à Hugo est celui de l’épopée. Le genre se caractérise par l’amplification de la réalité, par la transformation des êtres, des objets et des faits en symbole et en mythes porteurs de valeurs morales exemplaires.

Comme l’écrit Victor Hugo: «Tout est sujet, tout à droit de cité en poésie…le poète est libre».  



Liste des références bibliographiques

Hugo V. :

Hernani Ruy Blas, Paris, Gallimard LGF, 1968

Les Orientales, Paris, Garnier Flammarion, 1968

La légende des siècles, Paris, Garnier Flammarion, 1967

Les contemplations, Paris, Gallimard et LGF, 1963

Romans L’Intégrale, Paris, Seuil, 1983

Châtiments, Paris, Gallimard et LGF, 1969

Picon G.: «La poésie au XIXè siècle» in Histoire des littératures, T. III, Paris, 1967

Pichois C.: Le romantisme, T2, 1893-1860, Paris, éd. Arthaud

Pour citer cet article


Konaré Alhousseyni. Esthetique et liberte dans l’œuvre de Victor Hugo. Recherches Africaines [en ligne], Numéro 01 - 2002, 30 décembre 2002. Disponible sur Internet : http://www.recherches-africaines.net/document.php?id=120. ISSN ISSN 1817-423X.




Université de Bamako Agence Universitaire de la Francophonie  
Revue électronique internationale publiée par la FLASH de l'Université de Bamako, en partenariat avec l'Université de Gaston Berger de Saint Louis (Sénégal), l'Université Cheick Anta Diop de Dakar (Sénégal) et la FALSH de l'Université de N'Gaoundéré (Cameroun) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1817-423X