Les premières orientations politiques de Victor Hugo ont été le résultat des influences successives de sa mère et de son père, un couple désuni qui finira par se séparer.
Au contact de celle qu’il se plaît à appeler sa mère vendéenne, à la garde de qui il a été confié, le jeune Victor affiche des idées ultra-conservatrices en même temps qu’il traite avec sarcasmes «Buonaparte» ainsi que les idéaux révolutionnaires et républicains qu’incarne celui-ci, par hostilité vis-à-vis de son père, général des armées napoléoniennes. Ainsi il voue les odes de ses débuts à la défense du trône et de l’autel. Avec ses frères, il fonde «Le Conservateur Littéraire» à l’exemple du «Conservateur» de Chateaubriand dont il a été un admirateur de toujours. Sous la Restauration il fait figure d’écrivain de cour pensionné.
A la suite de sa réconciliation et de son rapprochement avec son père, il se prend d’admiration pour le héros qu’il découvre en celui-ci et verse dans le culte de Napoléon dont il se met à exalter la légende. Des idées ultra, il passe alors au libéralisme, transposant dans le champ politique le principe de liberté dont il s’est fait le théoricien et le praticien en littérature. Cette évolution politique est à l’image de celle de Marius dans Les Misérables, qui passe du royalisme anti-bonapartiste que lui a inculqué son grand-père maternel Gillenormand à l’idolâtrie napoléonienne, lorsqu’il découvre la figure héroïque de son père, cet ancien troupier de Napoléon dont on lui tenait l’histoire cachée.
Hugo applaudira à l’avènement de la Monarchie de juillet. Sans exercer des fonctions officielles, il évoluera dans le proche entourage de Louis-Philippe qui le fera pair de France.
Il ne voit pas d’incompatibilité entre la monarchie et la démocratie. Aussi écrira –t-il dans Les Misérables:
«La démocratie n’exclut pas plus la monarchie que la république» (IV, I, 5).
A la chute de Louis –Philippe on le voit militer en faveur de l’instauration d’une régence.
Il a encore des préventions contre la république, ce qui lui fera écrire en 1847
«Deux républiques sont possibles… De ces deux républiques, celle-ci s’appelle la civilisation, celle-là s’appelle la terreur. Je suis prêt à dévouer ma vie pour établir l’une et empêcher l’autre (Barrère, 1952, 115)»
Il redoute encore plus la révolution.
«En 1832, écrit Jean-Bertrand Barrère, après deux années d’émeute, il exprime sa lassitude de ces mouvements populaires, toujours suivis de répressions qui appellent à leur tour de nouveaux ébranlements.» (Barrère, 1952, 81).
S’il aime le peuple, il exècre la populace en partisan de l’ordre. Comme député, il a été un des organisateurs de la répression des insurgés de 1848 sous les ordres du général Cavaignac même si par la suite il dénonce les excès de ce dernier et prend la défense des prisonniers.
Il prend fait et cause pour Napoléon-Bonaparte dont il favorise l’élection comme prince-président après que celui-ci eut écrit L’Extinction du paupérisme en détention. Mais entre les deux hommes apparaîtra bientôt une opposition irréductible quand les ambitions de pouvoir personnel de Louis-Napoléon Bonaparte commencent à se faire jour. , ce qui sera un parjure impardonnable aux yeux de Hugo qui s’indigne ainsi en juillet 1851;
«Quoi! après Auguste, Augustule! Quoi! parce que nous avons eu Napoléon-Le-Grand, il faut que nous ayons Napoléon-Le-Petit!»
La suite des événements est connue. Dans la nuit du 1er au 2 décembre 1851 le prince-président fait un coup d’état. L’assemblée est dissoute. Les députés de gauche dont Hugo est un des chefs sont poursuivis. Le 22 décembre 1851 Louis-Napoléon se fait plébisciter et le 12 novembre 1852, il est fait empereur des Français sous le nom de Napoléon III.
En août 1852 Hugo déclare se préparer à «dix ans d’exil au service de la république.» Cela durera 19 ans, le conduisant successivement à Bruxelles et dans les îles anglo-normandes de Jersey et de Guernesey, période de lutte sans merci contre l’usurpateur. Assumant plus que jamais la mission proclamée dans Fonction du poète, il mêle action politique et création littéraire. La plume devient une arme du combat politique. Histoire d’un crime répond en 1851 au plébiscite, Napoléon-Le-Petit en 1852 à l’avènement du 2nd Empire.
Suivront Châtiments sans article comme y insistait Hugo en 1852 et Les Contemplations en 1856, pendant qu’à Paris ses fils poursuivent le combat dans les colonnes de l’Evénement, ce qui les conduira en prison.
Quand en 1859 Napoléon III décrète l’amnistie en faveur des proscrits, il fait sa célèbre déclaration:
«Fidèle à l’engagement que j’ai pris vis-à-vis de ma conscience, je partagerai jusqu’au bout l’exil de la liberté. Quand la liberté rentrera, je rentrerai.»
En 1869, il préside à Lausanne le Congrès de la Paix, correspond avec des idéalistes à travers l’Europe et aux Etats-Unis. Le 14 juillet de la même année il plante dans son jardin à Guernesey le chêne des Etats-Unis d’Europe.
Après la proclamation de la république le 4 septembre 1871 il rentre triomphalement à Paris.
Il rompt encore cependant quelques lances sous la IIIe République. L’Année terrible répond à la menace de guerre civile et nationale que présente la Commune à ses yeux, Histoire d’un crime est rallongé de quelques chapitres pour stigmatiser la dissolution par Mac Mahon de l’assemblée nationale.
Comme nous venons de le voir, la pensée politique de Victor Hugo a évolué du conservatisme monarchiste à un républicanisme teinté de social voire d’un socialisme assez flou, en passant par la monarchie libérale. S’il a siégé comme pair de France et comme député dans des assemblées, Hugo n’a pas exercé de fonctions étatiques le mettant au premier plan. Lui-même n’a-t-il pas écrit à son ami Lacroix:
«Je veux l’influence et non le pouvoir. »?
La sensibilité de Victor Hugo pour la question sociale se manifeste très tôt.
Déjà dans Han d’Islande 1823 et plus tard dans Notre-Dame de Paris il se montre hanté par la défense des proscrits du genre humain, à travers des personnages de monstres comme Han, Quasimodo; de sorcière comme Esméralda.
Ce sera bientôt une préoccupation forte pour les questions sociales expliquée notamment par des théories en vogue à l’époque comme celles de Saint-Simon et de Fourrier.
Arrivé à la consécration au début des années 1830, avec une conscience aiguë de son génie et de sa nature exceptionnelle, Hugo incline à la compassion vis-à-vis des faibles et des déshérités de toutes sortes comme du reste la fonction du poète lui en fait l’obligation. N’écrit-il pas dans la préface à Littérature et philosophie mêlées
«Sans viser à une utilité directe, l’art d’à présent ne doit plus seulement chercher le beau, mais encore le bien»?
Il confirmera en écrivant à Baudelaire
« Je n’ai jamais dit: l’art pour l’art; j’ai toujours dit: l’art pour le progrès»
C’est sur le sort des délinquants et des criminels qu’il s’est penché d’abord par une préférence un peu romantique, convaincu bientôt que
«la déchéance morale résulte de la misère matérielle.» (Barrère, 1952, 80.)
Il est obsédé par la peine de mort, visite prisons et bagnes.
A Lechevalier, directeur de la revue Le progrès social il déclare
«Concourons donc ensemble tous, à la grande substitution des questions sociales aux questions politiques.»
Son attention au sort des pauvres, des délinquants, des prisonniers et des condamnés à mort, inspirera à Victor Hugo principalement des œuvres romanesques: Le Dernier jour d’un condamné suivi de Claude Gueux, récit d’un fait authentique. Ces titres donneront naissance au projet de grande fresque «Les Misères» devenu Les Misérables.
Dans la préface à Claude Gueux il formule l’espoir que
«la douce loi du Christ pénétrera enfin le code et rayonnera à travers»
Il réclame l’éducation du peuple et la réforme de la pénalité. Il accuse
«la société qui ne sait ni élever ni corriger l’homme»
L’engagement social de Hugo ne s’arrête pas au domaine de la littérature mais se prolonge par des actions concrètes tout au long de sa vie sous la forme d’interventions auprès des autorités, de déclarations ou publiques ou à la tribune de l’assemblée en faveur notamment d’insurgés prisonniers de 1832, de1848 ou de la Commune.
Après avoir consacré un de ses tout premiers romans, Bug Jargal à la révolte des Noirs de Saint-Domingue, il prend la défense d’un abolitionniste américain exécuté et donne son approbation au mouvement anti-esclavagiste.
Au terme du parcours, nous retenons de la pensée politique et sociale de Victor Hugo, que celui-ci reste pour la postérité un ardent défenseur de la liberté et de la démocratie préoccupé en même temps par la résolution de grands maux qui affectent la société, par la réhabilitation et la relève de l’homme.
Il apparaît comme un grand idéaliste visionnaire, presque un prophète dont l’intuition fulgurante a anticipé les évolutions lointaines de sa société et de l’humanité. On ne peut pas ne pas être troublé par l’actualité de certains grands sujets qui l’ont obsédé.
L’idéal de liberté, le libéralisme sont au fondement de sa pensée politique et sociale.
La lutte contre la peine de mort, pour l’humanisation des prisons, contre l’esclavage, contre la misère sociale fait de Hugo un des précurseurs de ces mêmes mouvements qui dominent l’opinion des temps présents.
Dans son projet des Etats-Unis d’Europe et du Monde on peut voir une préfiguration de l’Organisation des Nations Unies et de l’Union Européenne.
Barrère J.B.: Hugo, l’homme et l’œuvre, Paris, Hatier, 1952
De Beaumarchais J. P., Couty D. & Rey A.: Dictionnaire des littératures de langue française, Paris, Bordas, 1984.
De Mougin J. : Dictionnaire historique thématique et technique des littératures, Paris, Larousse, 1990.
Hugo V. :
Hernani Ruy Blas, Paris, Gallimard LGF, 1968
Les Orientales, Paris, Garnier Flammarion, 1968
La légende des siècles, Paris, Garnier Flammarion, 1967
Les contemplations, Paris, Gallimard et LGF, 1963
Romans L’Intégrale, Paris, Seuil, 1983
Châtiments, Paris, Gallimard et LGF, 1969
Maurois A.: Olympio ou la vie de Victor Hugo, Paris, 1954
Van Tieghem P.: Dictionnaire de Victor Hugo, Paris, Larousse, 1970