Recherches Africaines
Annales de la Faculté des lettres, langues, arts et sciences humaines de Bamako
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Numéro 01 - 2002

Article

La pensée politique et sociale de Victor Hugo


Dr. Madi-Fily CAMARA, Maître de conférences, Université de Bamako, FLASH

Date de publication : 30 décembre 2002


Table des matières

Texte intégral

Les premières orientations politiques de Victor Hugo ont été le résultat des influences successives de sa mère et de son père, un couple désuni qui finira par se séparer.

Au contact de celle qu’il se plaît à appeler sa mère vendéenne, à la garde de qui il a été confié,  le jeune Victor affiche des idées ultra-conservatrices  en même temps qu’il traite avec sarcasmes «Buonaparte» ainsi que les idéaux révolutionnaires et républicains qu’incarne celui-ci, par hostilité vis-à-vis de son père, général des armées napoléoniennes. Ainsi il voue les odes de ses débuts à la défense du trône et de l’autel. Avec ses frères, il fonde «Le Conservateur Littéraire» à l’exemple du «Conservateur» de Chateaubriand dont il a été un admirateur de toujours. Sous la Restauration il fait figure d’écrivain de cour pensionné.

A la suite de sa réconciliation  et de son rapprochement  avec son père, il  se prend d’admiration pour le héros qu’il découvre en celui-ci et verse dans le culte de Napoléon  dont il se met à exalter la légende. Des idées ultra, il passe alors au libéralisme, transposant dans le champ politique le principe de liberté dont il s’est fait le théoricien et le praticien en littérature. Cette évolution politique est à l’image  de celle de  Marius dans Les Misérables, qui passe du royalisme anti-bonapartiste que lui a inculqué son grand-père maternel Gillenormand à l’idolâtrie  napoléonienne, lorsqu’il découvre la figure héroïque de son père,  cet ancien troupier de Napoléon  dont on lui tenait  l’histoire  cachée.

Hugo applaudira à l’avènement de la Monarchie de juillet. Sans exercer des fonctions officielles, il évoluera dans le proche entourage de Louis-Philippe qui le fera pair de France.

Il ne voit pas d’incompatibilité entre la monarchie et la démocratie. Aussi écrira –t-il   dans Les Misérables:

 «La démocratie n’exclut pas plus la monarchie que la république» (IV, I, 5).

A la chute de Louis –Philippe on le voit militer en faveur de l’instauration d’une régence.

Il a encore des préventions contre la république, ce qui lui fera écrire en 1847

«Deux républiques sont possibles… De ces deux républiques, celle-ci s’appelle la civilisation, celle-là s’appelle la terreur. Je suis prêt à dévouer  ma vie pour établir l’une et empêcher l’autre (Barrère, 1952, 115)»

Il redoute encore plus la révolution.

«En 1832, écrit Jean-Bertrand Barrère, après deux années d’émeute, il exprime sa lassitude de ces mouvements populaires, toujours suivis de  répressions qui appellent à leur tour de nouveaux ébranlements.» (Barrère, 1952, 81).

S’il aime le peuple, il exècre la populace en partisan de l’ordre. Comme député, il a été un des organisateurs de la répression des insurgés de  1848 sous les ordres du général Cavaignac même si par la  suite il dénonce les excès de ce dernier et prend la défense des prisonniers.

Il prend fait et cause pour Napoléon-Bonaparte dont il favorise l’élection comme prince-président après que celui-ci eut  écrit L’Extinction du paupérisme en détention. Mais entre les deux hommes apparaîtra bientôt une opposition irréductible quand les ambitions de  pouvoir personnel de Louis-Napoléon Bonaparte  commencent à se faire jour. , ce qui sera  un parjure impardonnable aux yeux de Hugo qui s’indigne ainsi en juillet 1851;

 «Quoi! après Auguste, Augustule! Quoi! parce que nous avons eu Napoléon-Le-Grand, il faut que nous ayons Napoléon-Le-Petit!»

La suite des événements est connue. Dans la nuit du 1er au 2 décembre 1851 le prince-président  fait un coup d’état. L’assemblée est dissoute. Les députés de gauche dont Hugo est un des chefs  sont poursuivis. Le 22  décembre 1851 Louis-Napoléon se  fait plébisciter et le 12 novembre 1852, il est fait empereur des Français sous le nom de Napoléon III.

En août  1852 Hugo déclare se préparer à «dix ans d’exil au service de la république.» Cela durera 19 ans, le conduisant successivement à Bruxelles et dans les îles anglo-normandes de Jersey et de Guernesey, période de lutte sans merci contre l’usurpateur. Assumant plus que jamais la mission proclamée dans Fonction du poète, il mêle action politique et création littéraire. La plume devient une arme du combat politique. Histoire d’un crime répond en 1851 au plébiscite, Napoléon-Le-Petit en 1852 à l’avènement du 2nd Empire.

 Suivront Châtiments sans article comme y insistait Hugo en 1852 et Les Contemplations en 1856, pendant qu’à Paris ses fils poursuivent le combat dans les colonnes de l’Evénement, ce qui les  conduira en prison.

Quand en 1859 Napoléon  III décrète l’amnistie en faveur des proscrits, il fait sa  célèbre déclaration:

«Fidèle à l’engagement que j’ai pris vis-à-vis de ma conscience, je partagerai jusqu’au bout l’exil de la liberté. Quand la liberté rentrera, je rentrerai.»

En 1869, il préside à Lausanne le Congrès de la Paix, correspond avec des idéalistes à travers l’Europe et aux Etats-Unis. Le 14 juillet de la même année il plante dans son jardin à Guernesey le chêne des Etats-Unis  d’Europe.

Après la proclamation de la république le 4 septembre 1871 il rentre triomphalement à Paris.

Il rompt encore cependant quelques lances sous la IIIe République. L’Année terrible  répond à la menace de guerre civile et nationale que présente la Commune à ses yeux, Histoire d’un crime est rallongé de quelques chapitres pour stigmatiser la dissolution  par Mac Mahon de l’assemblée nationale.

Comme nous venons de le voir, la pensée politique de Victor Hugo a évolué du conservatisme monarchiste à un républicanisme teinté  de social voire d’un socialisme assez flou, en passant par la monarchie libérale. S’il a  siégé comme pair de France et comme député dans des assemblées, Hugo n’a pas exercé de fonctions étatiques le mettant au premier  plan. Lui-même n’a-t-il pas écrit à son ami Lacroix:

«Je veux l’influence et non le pouvoir. »?

La sensibilité de Victor Hugo pour la question sociale se manifeste très tôt.

Déjà dans Han d’Islande 1823  et plus tard dans Notre-Dame de Paris il se montre hanté par la défense des proscrits du genre humain, à travers des personnages de monstres comme Han, Quasimodo; de sorcière comme Esméralda.

Ce sera bientôt une préoccupation forte  pour les questions sociales  expliquée notamment par  des théories en vogue à l’époque comme celles de Saint-Simon et de Fourrier.

Arrivé à la consécration au  début des années 1830, avec une conscience aiguë de son génie et de sa nature exceptionnelle, Hugo incline à la compassion vis-à-vis des faibles et des déshérités de toutes sortes comme du reste la fonction du poète lui en fait l’obligation. N’écrit-il pas dans  la préface à Littérature et philosophie mêlées

«Sans viser à une utilité directe, l’art d’à présent  ne doit plus seulement  chercher  le beau, mais encore le bien»?

Il confirmera en  écrivant à Baudelaire

« Je n’ai jamais dit: l’art pour l’art; j’ai toujours dit:  l’art pour le progrès»

C’est sur le sort  des délinquants et des criminels  qu’il s’est  penché d’abord par une préférence un peu romantique, convaincu bientôt que

«la déchéance morale résulte de la misère matérielle.» (Barrère, 1952, 80.)

Il est obsédé par la peine de mort, visite prisons et bagnes.

A Lechevalier, directeur de la revue Le progrès social il déclare

 «Concourons donc ensemble tous, à la grande substitution des questions sociales aux questions politiques.»

Son attention au sort des pauvres, des délinquants, des prisonniers et des condamnés à mort, inspirera à Victor Hugo principalement des œuvres romanesques: Le Dernier jour d’un condamné suivi de Claude Gueux, récit d’un fait authentique. Ces titres donneront naissance   au projet de  grande fresque «Les Misères» devenu Les Misérables.

Dans la préface à Claude  Gueux il  formule l’espoir que

 «la douce loi du Christ pénétrera enfin le code et rayonnera à travers»

Il réclame  l’éducation du peuple et la réforme de la pénalité. Il accuse

«la société qui ne sait ni élever ni corriger l’homme»

L’engagement social de Hugo ne s’arrête pas au domaine  de la littérature mais se prolonge par des actions concrètes tout  au long de sa vie sous la forme d’interventions auprès des autorités, de déclarations  ou publiques ou à la tribune de l’assemblée en faveur notamment d’insurgés prisonniers de 1832, de1848 ou de la Commune.

Après avoir consacré un de ses tout premiers romans, Bug Jargal à la révolte des Noirs de Saint-Domingue, il prend la défense d’un abolitionniste américain exécuté et donne son approbation au mouvement anti-esclavagiste.

Au terme du parcours,   nous retenons de la pensée politique et sociale de Victor Hugo,  que celui-ci reste pour la postérité un ardent défenseur de  la  liberté et de la  démocratie préoccupé en même temps par la résolution de grands maux qui affectent la société, par la réhabilitation et la relève  de l’homme.

Il apparaît comme un grand idéaliste visionnaire, presque un prophète dont l’intuition fulgurante a anticipé les évolutions lointaines de sa société et de l’humanité. On ne peut pas ne pas être troublé par l’actualité de certains grands sujets qui l’ont obsédé.

L’idéal de liberté, le libéralisme sont au fondement de sa pensée politique et sociale.

La lutte contre la peine de mort, pour l’humanisation des prisons, contre l’esclavage, contre la misère sociale fait de Hugo un des précurseurs  de ces mêmes mouvements qui dominent  l’opinion des temps présents.

Dans son projet des Etats-Unis d’Europe et du Monde on peut voir une préfiguration de l’Organisation des Nations Unies et de l’Union Européenne.



Liste des références bibliographiques

Barrère J.B.: Hugo, l’homme et l’œuvre, Paris, Hatier, 1952

De Beaumarchais J. P., Couty D. & Rey A.: Dictionnaire des littératures de langue française,  Paris, Bordas, 1984.

De Mougin J. : Dictionnaire historique thématique et technique des littératures, Paris, Larousse, 1990.

Hugo V. :

Hernani  Ruy Blas, Paris, Gallimard LGF, 1968

Les Orientales, Paris, Garnier Flammarion, 1968

La légende des siècles, Paris, Garnier Flammarion, 1967

Les contemplations, Paris, Gallimard et LGF, 1963

Romans  L’Intégrale, Paris, Seuil, 1983

Châtiments, Paris, Gallimard et LGF, 1969

Maurois A.: Olympio ou la vie de Victor Hugo, Paris, 1954

Van Tieghem P.: Dictionnaire de Victor Hugo, Paris, Larousse, 1970

Pour citer cet article


CAMARA Madi-Fily. La pensée politique et sociale de Victor Hugo. Recherches Africaines [en ligne], Numéro 01 - 2002, 30 décembre 2002. Disponible sur Internet : http://www.recherches-africaines.net/document.php?id=117. ISSN ISSN 1817-423X.




Université de Bamako Agence Universitaire de la Francophonie  
Revue électronique internationale publiée par la FLASH de l'Université de Bamako, en partenariat avec l'Université de Gaston Berger de Saint Louis (Sénégal), l'Université Cheick Anta Diop de Dakar (Sénégal) et la FALSH de l'Université de N'Gaoundéré (Cameroun) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
ISSN 1817-423X